La folliculite chéloïdienne de la nuque, les saignements liés à la coupe des cheveux et la transmission potentielle du VIH

Authors


  • Conflits d’intérêt: L’auteur ne déclare aucun conflit d’intérêt.

Dr N.P. Khumalo
Service de dermatologie
Salle G23, Hôpital Groote Schuur et l’Université de Cape Town
Cape Town
Observatoire 7925
Afrique du Sud
E-mail: n.khumalo@uct.ac.za ou n_khumalo@hotmail.com

Des infections par le virus d’immunodéficience humaine (VIH), à l’origine du syndrome d’immunodéficience acquise (SIDA) se sont déclarées à travers le monde entier. La grande majorité des personnes vivant avec cette maladie résident dans des pays à faible et moyen revenus. La prévalence la plus importante est rencontrée en Afrique subsaharienne. La preuve de la contribution de facteurs sociaux tels que la pauvreté, l’émigration et les conséquences apparentées (éducation, fracture familiale, abus de drogues etc.) constituent des explications plausibles de la propagation rapide d’une maladie qui est transmise par voie sexuelle et par contact avec le sang. Toutefois, ces dernières semblent insuffisantes pour expliquer le poids étonnamment disproportionné de l’épidémie en Afrique subsaharienne; une région comptant environ 10% de la population mondiale et qui abrite pourtant plus de 60% des personnes infectées (Fig. 1).

Figure 1.

 Adultes et enfants porteurs de VIH, 2007

La variation de prévalence du VIH d’un pays à l’autre a été attribuée à divers facteurs qui augmentent la probabilité de l'infection. Il n’existe pas de lien direct entre la maladie et les indicateurs de pauvreté; c’est-à-dire que les pays les plus pauvres n’ont pas nécessairement la plus grande prévalence, par exemple, l’Afrique du Sud se place en tête du continent aussi bien pour ce qui est de sa richesse, qu’en termes de prévalence. La corrélation entre le VIH et les autres infections transmises par voie sexuelle, en particulier celles qui provoquent des ulcérations, a été clairement démontrée. Il est intéressant de noter, à la lumière de preuve démontrant une réduction de nouvelles infections grâce à la circoncision médicale, que dans les pays européens qui ont des taux de circoncision très faibles, la prévalence du VIH n’est pas élevée. De même, la prévalence de cette maladie est étonnamment élevée chez les personnes d’origine africaine qui résident dans les pays riches ou moins pauvres, par rapport à la prévalence de leur pays d’origine.

Bien que la texture des cheveux humains soit variable, allant de cheveux raides à des cheveux bouclés-frisés,1 l’analyse biochimique de cheveux de divers phénotypes d’ondulation a donné lieu à des résultats similaires.2 Outre le fait d’avoir des couleurs de peau plus foncées, la plupart des personnes d’origine africaine ont des cheveux extrêmement crépus.1 Bien que nous ayons mené des études de populations portant sur les affections du cuir chevelu, qui touchent principalement les personnes d’origine africaine,3,4 nous avons mis à jour des résultats attendus et inattendus. À savoir tout d’abord, que la plupart des hommes (86%) portent leurs cheveux très courts, près du crâne, et deuxièmement, qu’un homme adulte sur 10 présente une affection du cuir chevelu portant le nom de folliculite (acné) chéloïdienne de la nuque (FCN), enfin, et résultat le plus surprenant, que les « saignements liés à la coupe des cheveux », une entité antérieurement non reconnue, est un phénomène courant.

La FCN est caractérisée par des pustules et des boutons dont la cicatrisation est souvent accompagnée de la formation de chéloïdes, généralement sur la partie postérieure du scalp (mais qui peut être généralisée à l’ensemble du cuir chevelu). Dans notre population, la prévalence augmentait avec l’âge (5.4% des garçons en dernière année de collège2 et 10.5% des hommes adultes3). En outre, 86% des patients avaient le crâne rasé de près et se faisaient couper les cheveux au moins une fois par mois. Notre étude a inclus des questions sur les symptômes liés à la coupe des cheveux tels que des démangeaisons, l’apparition passagère de boutons et de croûtes (présents chez 47% des patients; 216/459) – et c’était à l’occasion de l’administration de cette partie du questionnaire qu’un certain nombre de participants ont volontairement relaté avoir eu des épisodes de petits saignements pendant ou peu de temps après des coupes de cheveux; cette observation a été par la suite confirmée chez 32% (51/157) du reste des participants à l’étude.3 Il n’est pas étonnant que des boutons chez des patients atteints de FCN puissent être lésés par inadvertance lorsque les cheveux sont rasés de très près. En revanche, la prévalence des symptômes liés à la coupe des cheveux et celle des saignements étaient bien plus élevées que celle de la FCN dans cette population d’étude. Ce fait pourrait suggérer que la texture des cheveux détermine la force requise pour couper ces derniers, c’est-à-dire que la frisure est positivement corrélée à un risque accru de blessure accidentelle du cuir chevelu lors du rasage de près de la tête.

Nous n’avons pas identifié d’autres études portant sur la FCN dans la population générale en Afrique. En revanche, des études menées auprès de coiffeurs africains ont été publiées, une notamment réalisée en Éthiopie, mais la plupart des données proviennent du Nigeria. Une de ces études a concerné 131 coiffeurs, et parmi ces derniers, seuls 2 proposaient une stérilisation formelle, le reste utilisait des antiseptiques tels que le Dettol et les alcools méthyliques; des coupures accidentelles sont survenues chez 16 clients (11.7%).5 La toute dernière étude a rendu compte de 90 séances de coiffage réalisées par 45 coiffeurs. Les tondeuses/lames de rasoirs étaient stérilisées par 10% d’entre eux, désinfectées par 72.5% et dans 17.5% des cas, rien n’était fait; des coupures accidentelles sont survenues à l’occasion de 3.3% des coupes de cheveux.6

Il est clair que les facteurs contribuant au risque de transmission du VIH sont multiples. Une explication qui pourrait être reliée au caractère disproportionné de la maladie en Afrique subsaharienne a été suggérée par Bongaarts et al.7 qui ont déclaré que « …trois ou quatre facteurs sont présents dans les plus grandes épidémies. La présence de seulement un ou deux facteurs n’est pas suffisante pour provoquer une épidémie importante. Par exemple, la circoncision masculine est rare dans une grande partie de l’Europe occidentale, le mariage survient tardivement, et la plupart des hommes et des femmes ont plusieurs partenaires pendant les années où ils sont sexuellement actifs. Pourtant, la prévalence du VIH est très basse parmi les hétérosexuels d’Europe occidentale. L’explication probable est l’effet protecteur de l’utilisation du préservatif, la quasi-absence d’autres infections transmises par voie sexuelle, et la plus faible prévalence de relations sexuelles concomitantes. Par contre, les épidémies en Afrique australe sont très grandes parce que les pratiques sexuelles multiples et concomitantes sont relativement courantes, la circoncision masculine et l’utilisation du préservatif sont relativement rares, et les autres infections transmises par voie sexuelle sont plus fréquentes. »

En plus des facteurs de risque d’infection par le VIH généralement étudiés, Sawers et al.8 ont récemment suggéré que les infections tropicales pouvaient également augmenter la sensibilitéà ces infections dans les pays à revenus moyens et faibles. Ils ont utilisé des données transnationales et l’analyse par régression linéaire multifactorielle pour évaluer les variables sociales et économiques et ont inclus les données sur les maladies parasitaires et infectieuses endémiques des populations pauvres. Les résultats démontrent que ces maladies sont significativement corrélées avec la prévalence du VIH et qu’elles constituent un facteur prédictif puissant de cette dernière.8

Malgré ce que l’on sait à propos du VIH, les efforts visant à prévenir les nouvelles infections n’ont pas été aussi efficaces que ce que l’on aurait souhaité. La circoncision et l’utilisation potentielle d'antiseptique sont récemment venus s’ajouter à la stratégie de prévention constituée par l’utilisation des préservatifs et l’éducation du public. Toutefois, alors que la découverte d’un vaccin efficace et d'un traitement définitif restent du domaine du rêve, il est impératif de rechercher activement des indices potentiels en vue de l’identification de tous les facteurs qui peuvent réduire la transmission de cette maladie. La combinaison d’une prévalence élevée du VIH, du rasage de près fréquent des cheveux, d’une prévalence significative de la FMN et d’une stérilisation systématique minime ou absente des tondeuses par la plupart des coiffeurs crée un environnement potentiel favorisant la transmission de la maladie.

À l’occasion de la conférence de L’Oréal tenue en 2010 au Ghana, un collègue nigérien a déploré dans sa présentation le faible nombre d’hommes (65%) dans sa communauté qui possédaient et utilisaient leur propre tondeuse pour se raser les cheveux, chose qui n’était pas largement pratiquée dans les autres pays. Il a poursuivi en déclarant que dans certaines régions du Nigeria, il est possible d’acheter des tondeuses au coin des rues et que nombreux sont ceux qui ne les partagent pas avec d’autres personnes (ajoutant par la suite, en privé que « c’était comme de partager une brosse à dents »). Malgré la prévalence élevée du VIH en Afrique, au Nigeria, qui est le pays le plus peuplé du continent africain, cette prévalence est faible. L'engouement pour posséder sa propre tondeuse et le fait que la plupart des « études auprès des coiffeurs » venaient de ce pays pourraient-ils suggérer une prise de conscience et constituer un facteur qui contribue à la plus faible prévalence du VIH ? Enfin, l’entité du « saignement liéà la coupe des cheveux », qu’il s’agisse d’un saignement macro ou microscopique, et sa contribution potentielle au poids de la maladie en Afrique subsaharienne devrait pour le moins susciter la réalisation d’autres études, même si ces dernières visent à réfuter son rôle dans la transmission du VIH !