Prurit en consultation hospitalière à Bamako, Mali

Authors


  • Conflicts of interest: Pas déclaré

Docteur Ousmane Faye
Department of Dermatology
University of Bamako
CNAM Ex Institut Marchoux
PO Box 251
Bamako
Mali
E-mail: faye_o@yahoo.fr

Résumé

Le prurit est un symptôme fréquemment rencontré en consultation dermatologique. Pour le praticien exerçant en milieu tropical, notamment en Afrique, le diagnostic du prurit demeure une problématique constante. Le but de ce travail était de décrire les aspects épidémio-cliniques et les étiologies du prurit en milieu hospitalier dermatologique à Bamako. Nous avons mené une enquête prospective sur une cohorte de malades consultant dans le service de Dermatologie du Centre National d’Appui à la lutte contre la Maladie (CNAM-Ex Institut Marchoux) sur une période d’un an (01/06/2009 au 31/05/2010). Ainsi, ont été inclus dans l’étude, tous malades, quelque soit l’âge et le sexe, acceptant de participer à l’enquête et dont le motif principal de consultation était le « prurit ». Les données cliniques et biologiques ont été saisies et analysées à l’aide du logiciel Epi Info version 6.04 fr. Au total, 232 malades (163 femmes, 69 hommes) ont consulté pour prurit sur 1761 malades consultants, soit une prévalence de 13.17%. L’âge moyen des malades était de 33 ± 19 ans. Les causes dermatologiques représentaient 95% des étiologies. Ce travail nous a permis de noter la rareté des causes systémiques du prurit en milieu dermatologique au Mali et une plus grande susceptibilité de la femme noire à consulter pour prurit.

Introduction

Le prurit est une sensation cutanée subjective conduisant au besoin plus ou moins pressant de se gratter. C’est un symptôme très fréquemment rapporté en consultation dermatologique1,2 pouvant être localisé ou généraliséà tout le corps; on le retrouve chez 4 à 29.85% des consultants.3,4 Il peut être physiologique et passager, sans caractère de gravité ou au contraire chronique et très gênant révélant ainsi un état pathologique. Ses étiologies sont multiples. Lorsqu’il entre dans le cadre d’une dermatose primitivement prurigineuse, son diagnostic étiologique est facile. En revanche, lorsqu’il est isolé, sans lésion dermatologique, la recherche étiologique, qui en toute logique, doit s’orienter vers une origine systémique et faire pratiquer par conséquent un bilan biologique, peut rester parfois non concluante. Pour le praticien exerçant en milieu tropical, particulièrement en Afrique, le diagnostic du prurit demeure une problématique constante du fait d’une part de l’illettrisme des populations qui rend l’interrogatoire peu contributif et d’autre part du fait des recours fréquents à l’automédication ou à des pratiques culturelles néfastes qui peuvent retarder le diagnostic. Très peu d’études ont été effectuées sur le prurit notamment en Afrique subsaharienne. Le but de ce travail était de décrire les aspects épidémio-cliniques et les étiologies du prurit en milieu hospitalier dermatologique à Bamako.

Méthodes

Nous avons mené une enquête prospective sur une cohorte de malades consultant dans le service de Dermatologie du Centre National d’Appui à la lutte contre la Maladie (CNAM-Ex Institut Marchoux) sur une période d’un an (01/06/2009 au 31/05/2010). Ce service est situé dans la capitale du Mali (Bamako) et représente le seul centre de référence dermatologique du pays. L’enquête a consistéà recenser, au cours de la consultation, tous les malades consultant pour prurit. Ainsi, ont été inclus dans l’étude, tous malades, quelque soit l’âge et le sexe, acceptant de participer à l’enquête et dont le motif principal de consultation était le « prurit ». Le prurit était dit diffus lorsqu’il intéressait au moins deux sites cutanés différents et chronique lorsqu’il évoluait depuis au moins trois mois. Tous les patients ont fait l’objet d’un interrogatoire standard sur la base d’un questionnaire et d’un examen dermatologique complet. En présence de lésions cutanées spécifiques, le diagnostic étiologique était basé sur la clinique complétée au besoin par un examen histologique. Lorsque plusieurs dermatoses étaient présentes chez un même patient, celle qui a motivé la visite a été l’étiologie retenue. En l’absence de lésions dermatologiques évidentes, un bilan biologique systématique était prescrit: numération formule sanguine, glycémie à jeun, créatininémie, transaminases hépatiques, phosphatases alcalines, examen parasitologique des selles et des urines. Selon l’orientation clinique, d’autres examens biologiques étaient pratiqués: examen mycologique, dosage des hormones thyroïdiennes, sérologie VIH. Ces données cliniques et biologiques ont été recueillies sur le questionnaire, puis saisies et analysées à l’aide du logiciel Epi Info version 6.04 fr. Le test du chi2 a été utilisé pour comparer les proportions et le résultat était jugé significatif si la valeur de la probabilitéPétait inférieure ou égal à 0.05.

Résultats

Aspects épidémiologiques

Au total, durant la période de l’étude, 232 malades consultant pour prurit ont été inclus sur un total de 1761 consultants (960 femmes, 801 hommes) soit une prévalence de 13.17%. Il s’agissait de 163 femmes (70.3%) contre 69 hommes soit un sex-ratio de 0.42. La proportion de femmes était plus élevée parmi les malades que dans la population consultante (70.3% contre 54%) (< 10−3). L’âge des malades variait de 1 à 80 ans avec une moyenne de 33 ± 19 ans et un mode égal à 32 ans. La majorité des malades résidaient dans la ville de Bamako (81%, 188/232). Tous les groupes ethniques présents au Mali étaient représentés: Bamanan (30.2%), Soninké (17.2%), Peulh (15.9%), Malinké (11.6%), Dogon (5.6%) et les autres (19.5%).

Aspects cliniques

Le prurit était diffus chez 67% des malades (155/232) et s’accompagnait de lésions de grattage chez 52.6% des cas (122/232). Il évoluait de façon chronique chez 57% des malades (132/232). Les lésions dermatologiques spécifiques étaient présentes chez 196 patients (84.5%). Il s’agissait de: vésicules (34.1%), papules (30.2%), squames (23.7%), macules (13.4%), croûtes (5.6%) et bulle (1.3%) (Fig. 1).

Figure 1.

 Lésions dermatologiques spécifiques observées chez les malades

Le prurit perturbait le sommeil chez 63% des malades (146/232), l’activité quotidienne chez 46.6% (108/232); il était présent dans l’entourage chez 13% des malades (30/232). Des antécédents familiaux d’atopie ont été retrouvés chez 57 malades (24.6%) parmi lesquels 11 étaient asthmatiques connus (19.3%) et 12 avaient une dermatite atopique (21%).

Un facteur déclenchant du prurit était évoquéà l’interrogatoire par 76 malades (33%, 76/232) (Tableau 1) parmi lesquels 21 ont cité le bain (27.7%), 23 le contact avec certaines substances (30.26%), 18 la chaleur (23.68%) et 1 la nervosité (1.3%) (Fig. 2). Parmi les sujets ayant évoqué le bain comme facteur déclenchant, seulement 3 malades (1.3%) ont consulté pour un prurit aquagénique.

Table 1.   Caractéristiques du prurit
CaractéristiquesEffectifPourcentage
Diffus15567
Chronique13257
Présent dans l’entourage3013
Facteur déclenchant7633
Recrudescence nocturne7632.8
Impact sur le sommeil14663
Activité quotidienne10846.6
Figure 2.

 Facteurs déclenchants du prurit

Aspects étiologiques

Les causes dermatologiques représentaient 95% des étiologies (220/232). L’eczéma y représentait 36.8% (81/220), l’urticaire 14% (31 cas), les mycoses 9.5% (21 cas), le prurigo 5.9% (13 cas) et la gale 5% (11 cas). Le lichen plan, les toxidermies et les sudamina comptaient chacun pour 4% des cas (9 cas pour chaque) (Tableau 2). Parmi les cas d’eczéma, 12 étaient associées à une dermatite atopique (14.8%), 3 à une urticaire et 2 à une mycose et à une pyodermite.

Table 2.   Etiologies dermatologiques du prurit
PathologiesEffectifPourcentage
Eczéma8136.8
Urticaire3114.01
Mycoses219.54
Prurigo135.90
Scabiose115
Lichen plan94.9
Toxidermie94.9
Sudamina94.9
Pyodermite73.18
Psoriasis31.36
Prurit aquagénique31.36
Autres2610.4
Total220100

Les causes non dermatologiques étaient: les affections hépatiques dans 3 cas, le prurit psychogène dans 4 cas, le prurit associé au VIH dans 1 cas et l’insuffisance rénale dans 1 cas. Dans 3 cas, aucune cause n’a été retrouvée; ils ont été notés prurit idiopathique (Tableau 3). A noter qu’il n’y avait pas de liaison entre l’étiologie du prurit et les variables suivantes: âge, durée d’évolution et sexe. En revanche, l’eczéma était plus fréquent chez les malades ayant des antécédents d’atopie que chez ceux qui n’en avaient pas (49% soit 28/57 contre 29% soit 51/175)(P = 0.007).

Table 3.   Etiologies non dermatologiques
PathologiesEffectifPourcentage
Prurit psychogène433.3
Affections hépatiques325
Idiopathique325
Infection VIH18.3
Insuffisance rénale18.3
Total12100

Discussion

Le but de ce travail était de décrire les aspects épidémiologiques, cliniques et étiologiques du prurit en milieu spécialisé. L’étude a été réalisée dans le plus grand centre de référence dermatologique du pays et sur la cohorte de consultants d’une année. Les diagnostics retenus étaient essentiellement basés sur l’examen clinique. Cependant, pour renforcer leur validité, l’on a eu recours, dans un petit nombre de cas, à des examens biologiques (histopathologie cutanée, examen mycologique, tests sanguins). Ainsi, dans notre étude, la prévalence de prurit était de 13.17% et l’écrasante majorité des demandes de soins était formulé par des jeunes femmes. Les principales étiologies étaient représentées par les dermatoses prurigineuses; les causes systémiques étaient plus rares. Les résultats de notre étude vont dans le sens des travaux antérieurs.

Du fait peut être de sa banalité en pratique dermatologique et de sa grande fréquence, très peu d’études se sont intéressées au prurit en général, notamment en Afrique. Sur les vingt dernières années, seulement trois études ont été réalisées3–5 dont une sur des populations noires. La prévalence du prurit variait de 4.1%à Tunis3à 29.85%à Lomé4 et le profil typique du consultant était, comme dans notre étude, la jeune femme adulte résidant en milieu urbain.3 Dans notre étude, on n’a pas d’explication scientifique à cette prédominance féminine. Néanmoins, elle pourrait toutefois s’expliquer par une plus grande susceptibilité de ce groupe à développer un prurit du fait de l’excès d’hygiène habituel de la femme noire, son mode vestimentaire et le contact fréquent avec certaines substances potentiellement allergisantes. On pourrait aussi évoquer leur plus grande sensibilité au prurit (seuil de tolérance plus bas que chez les hommes) trouvant toute démangeaison anormale, ce qui les amènerait plus souvent à consulter. Cependant, l’absence de relation entre dermite de contact et sexe va à l’encontre de la théorie du contact allergisant chez la femme.

Sur le plan clinique, les affections dermatologiques étaient les principales sources de prurit dans notre étude. Elles étaient dominées par l’eczéma, l’urticaire, les mycoses, le prurigo, la gale et les toxidermies. Des résultats similaires ont été rapportés dans la littérature.3,4 Les affections dermatologiques représentent entre 60 à 90% des demandes de soins pour prurit3,4 et pour beaucoup d’auteurs, comme dans nos cas, l’eczéma est de loin l’étiologie la plus fréquente.3,6 Dans notre étude, l’association avec l’atopie n’est pas un fait surprenant. Cependant, la proportion élevée de prurit diffus et chronique chez nos malades est un témoin de sévérité.

Les causes non dermatologiques de prurit ne représentaient que 5% de nos cas. Dans d’autres séries, elles représentaient 10 à 50% des motifs de prurit généralisé3,4,7–9 et les pathologies dominantes étaient les parasitoses intestinales.3,4 D’autres causes non rares également sources de prurit étaient les allergies médicamenteuses,4 l’insuffisance rénale chronique et les affections hépatiques.3,10 Chez le sujet âgé, l’anémie ferriprive semble être une cause fréquente.5 Bien que le rôle direct du diabète dans le prurit soit controversé, cette pathologie a été incriminée dans 1.3% des cas dans la série publiée par Amri et Coll.3 Elle n’a pas été retrouvée dans notre étude. L’onchocercose, une cause parasitaire de prurit parfois signalée dans la littérature,4 n’a également pas été retrouvée dans notre série. Cette rareté actuelle est le résultat des campagnes de traitement de masse à l’ivermectine dans les zones d’endémie au cours des trente dernières années.11

L’allergie aux antipaludéens de synthèse notamment la chloroquine,12 est devenue une cause rare de prurit. Aucun cas n’a été retrouvé dans notre série. Cette molécule qui provoque un prurit chez 10 à 15% des sujets qui l’utilisent pour le traitement du paludisme13 n’est plus utilisée au Mali.

L’identification du bain comme facteur déclenchant du prurit chez 21% de nos patients, soulève la présence de prurit aquagénique chez ces patients. Cette affection qui touche 4.5 à 23.5% des sujets jeunes en Afrique14–16 n’a motivé la consultation que chez 1.3% de nos malades. Ces faits montrent qui si le prurit aquagénique est très fréquent, il est très rarement source de consultation. L’atopie, retrouvée chez 31.25% des sujets atteints,15 semble être le principal facteur de risque. La faible représentativité du prurit psychogène dans nos cas est due au fait que le motif de consultation le plus souvent évoqué par ces patients n’est pas le prurit mais plutôt des sensations de fourmillements ou de ‘‘petite bête’’ sous la peau.

L’étiologie précise du prurit est difficile àétablir surtout dans les prurits non dermatologiques. Le bilan biologique à visée diagnostique trouve souvent des associations pathologiques dont il est difficile de faire le lien avec la plainte du malade. C’est le cas notamment du diabète retrouvé dans certaines séries,3 des parasitoses digestives4 ou des tumeurs solides gastriques ou laryngées.10 On peut se poser la question de savoir, parmi les autres consultants qui n’avaient pas de prurit, quelle serait la probabilité de trouver des diabétiques ou des sujets hébergeant une parasitose digestive ou une tumeur solide si des investigations supplémentaires avaient été effectuées?

Le test thérapeutique qui devrait, en principe, être un argument supplémentaire de diagnostic est rarement pratiqué. Dans notre série, la prédominance de causes dermatologiques est liée à un biais de recrutement lié au lieu d’étude. Nous n’avons pas reçu de référence dermatologique parmi les causes systémiques. Il est fort probable que de nombreux autres patients aient consulté dans d’autres structures de prise en charge.

Conclusion

En milieu dermatologique au Mali, les causes systémiques du prurit sont moins fréquentes. Des études multidisciplinaires plus ciblées sont nécessaires pour en étayer les pathologies responsables.

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