Pluralisme identitaire et nation unitaire en Suisse

Le discours des acteurs politiques locaux dans les cantons bilingues à l’aune du débat québécois

Authors


  • Détenteur d’un doctorat de germanistique (Strasbourg) et d’un DEA d’histoire (IEP Paris), Manuel Meune est professeur au Département de littératures et de langues modernes de l’Université de Montréal. Parallèlement à ses travaux sur la Suisse, il s’est consacréà l’immigration germanophone au Canada et aux regards croisés entre Allemagne et Canada.

Adresse de correspondance: Université de Montréal, Faculté des arts et sciences, Département de littératures et de langues modernes, CP 6128, succ. Centre-ville, Montréal QC H3C 3J7, Canada; téléphone: +1 514 343 6235; courriel:manuel.meune@umontreal.ca

Abstract

Résumé:  L’article s’interroge sur l’absence, en Suisse, d’un mouvement national interne qui s’opposerait au récit national fédéral. L’auto-désignation comme nation, au sein de pays plurilingues comme le Canada, est l’indice de tensions linguistiques fortes, mais en Suisse, seul le concept de « communauté linguistique » se réfère à l’échelon ethnolinguistique. Même si les émotions identitaires et le rapport au territoire dans le canton de Fribourg rappellent la situation québécoise, les conflits linguistiques sont réglés exclusivement au niveau cantonal. Pour qu’émerge un discours national « infra-suisse », il faudrait que l’appartenance romande ou alémanique soit considérée comme particulièrement centrale. Or, notre enquête auprès de 962 conseillers communaux de cantons bilingues montre que l’affiliation linguistique est importante et modèle les comportements politiques, mais qu’elle ne concurrence pas l’identification cantonale (particulièrement forte en Valais) ou l’identification suisse. Pour des raisons qui tiennent à l’histoire et à la géographie linguistique, la Suisse demeure une nation unitaire.

Identity Pluralism and Unitary Nation in Switzerland

The paper examines the lack of an internal national movement in Switzerland, due to the strength of federal national narrative. Within multilingual countries like Canada, the self-designation as a nation is a sign of acute language tensions, but in Switzerland, the concept of « linguistic community » is the only one which refers to the ethno-linguistic level. Although identity-based emotions as well as the relationship to territory in the canton of Fribourg remind us of the situation in Quebec, language conflicts are resolved exclusively at cantonal level. The emergence of an « infra-Swiss » national discourse could only occur if the sense of belonging to a French Swiss or a German Swiss group were seen as particularly central. Yet, our survey of 962 municipal councilors in bilingual cantons shows that language affiliation is certainly important by shaping political behavior, but this affiliation does not compete with cantonal identification (which is particularly strong in Valais) or Swiss identification. For reasons related to history and linguistic geography, Switzerland remains a unitary nation.

Au Québec, les francophones, généralement peu au fait des spécificités de l’histoire suisse, croient parfois que les Romands, comme eux, considèrent leur collectivité linguistique comme une nation à l’intérieur d’une entité supranationale1. Ainsi, si l’on explique à des étudiants en histoire qu’il n’existe pas, en Suisse, de mouvement national interne qui concurrence le récit national fédéral, il se peut fort qu’ils se montrent sceptiques – d’autant que les anciennes accointances entre séparatistes québécois et jurassiens ne sont pas inconnues. La référence au Canada, et tant que pays occidental plurilingue qui, comme la Suisse, a vécu des décennies de tradition démocratique ininterrompue, mais aussi comme pays où existe – en particulier au Québec –, un discours national(iste) largement fondé sur l’origine ethnoculturelle commune, nous permettra d’illustrer, par effet de contraste, en quoi le rapport à la nation est original en Suisse, même si les tensions linguistiques peuvent y être vécues sur un mode similaire à celui que connaissent certaines sociétés traversées par des courants nationalitaires concurrents.

Contrairement à d’autres pays, la Suisse n’est guère marquée par le culte d’une mémoire nationale douloureuse. La Première Guerre mondiale a certes opposé les opinions publiques francophone et germanophone, mais l’antagonisme linguistique est ensuite resté mesuré. Sans importantes enclaves linguistiques2, le pays peut paraître simple à gérer, même si la consociation3 suisse impose la recherche d’un équilibre complexe pour réduire les clivages religieux, ethniques ou linguistiques et pour remédier à l’absence de « chevauchement d’affiliation » (Späti 2011: 38). En Suisse comme ailleurs en Occident, le paradigme de l’hybridité semble prendre le relais de l’unitarisme et l’approche constructiviste contemporaine refuse toute vision de l’identité nationale qui ferait de celle-ci un contenu, une essence. Mais le fait que toute identité soit plurielle et que le pluralisme identitaire marque le récit helvétique (au sens où, par exemple, les identifications fortes au canton et à la nation sont souvent revendiquées comme non contradictoires) laisse ouverte la question du statut des groupes linguistiques en Suisse, et surtout des mots qui peuvent désigner ceux-ci –« nation », « ethnie », « communauté »–, en particulier dans une perspective de comparaison entre pays. Dans cette contribution, il s’agira donc d’observer pourquoi, en Suisse, les différents groupes linguistiques n’ont pas développé de discours distincts fondés sur le terme « nation ».

L’analyse comportera deux volets complémentaires. Car pour qu’une « nation romande » ou une « nation alémanique » prennent corps (nous laissons de côté ici les deux autres groupes linguistiques, italophone et romanchophone), il faudrait à la fois que les personnes concernées adoptent le concept de nation pour désigner leur groupe, et qu’elles considèrent que leur qualité de Romand ou d’Alémanique est particulièrement centrale dans leur autodéfinition, ce qui, nous le verrons, n’est pas toujours le cas. Dans un premier temps (sections 1 et 2), nous examinerons les différents termes appliqués aux groupes linguistiques en Suisse, en nous appuyant entre autres sur la « question jurassienne », pour constater que même si, dans ce contexte, le concept de nation a parfois été utilisé pour désigner le Jura, voire la Romandie, il ne s’est jamais imposé comme référence majoritaire. Toujours dans le cadre de l’étude des concepts utilisés, nous comparerons le discours de deux associations linguistiques militantes, dans le canton de Fribourg et au Québec, concernant la référence au territoire et au caractère plus ou moins sacré de ce dernier. Nous remarquerons alors que même si les émotions identitaires en jeu sont similaires, les termes employés diffèrent, ce qui repose précisément sur un rapport différent à l’idée de nation. En effet, les Québécois situent la question territoriale au cœur d’un grand débat sur le statut national de leur province, une démarche qui n’a pas d’équivalent dans le canton de Fribourg.

Dans un second temps (section 3), nous montrerons que les discours identitaires ne s’articulent pas forcément prioritairement en fonction d’affinités linguistiques – lesquelles sont potentiellement génératrices de réflexes nationalistes. Car l’appartenance linguistique peut certes être un pilier important de l’identité politique, et les attitudes communes aux francophones, d’une part, et aux germanophones, de l’autre, sont une condition indispensable à l’éventuelle émergence d’un discours national à base ethnolinguistique; mais il faut aussi, pour que celui-ci éclose, que l’identification au groupe linguistique soit particulièrement forte. Or, en nous appuyant sur les résultats d’une enquête que nous avons menée auprès de 962 membres d’exécutifs communaux des trois cantons bilingues (Berne, Fribourg, Valais), nous observerons à quel point l’identification au groupe linguistique rivalise avec d’autres types d’identification – cantonale, nationale (suisse), supranationale –, de sorte que les conditions pour la genèse d’un argumentaire national à saveur linguistique ne sont pas réunies. Nous verrons ainsi que dans la hiérarchisation des strates identitaires à laquelle ont procédé les conseillers, l’appartenance ethnolinguistique (comme Romand ou Alémanique) vient même après l’identification universelle (comme citoyen du monde) – sauf dans le cas des francophones bernois, sur lequel nous reviendrons. Précisons que sans que cet article soit une comparaison en bonne et due forme entre les cas suisse et canado-québécois, la référence au Canada apparaîtra en filigrane, comme point d’orientation.

1) Nation, ethnie, communauté: quelles définitions?

La nation unitaire

C’est bien la Suisse, plutôt que la France, qui servait de référence à Renan dans sa défense du « plébiscite de tous les jours »: « La langue invite à réunir; elle n’y force pas. […] Il y a dans l’homme quelque chose de supérieur à la langue: c’est la volonté. La volonté de la Suisse d’être unie, malgré la variété de ses idiomes, est un fait bien plus important qu’une similitude souvent obtenue par des vexations » ([1882] 1992: 49–50). La Suisse apparaît comme la nation politique par excellence, même si, depuis le 19e siècle, on oppose la nation allemande de type ethnolinguistique à la nation française de type politique et contractuel – en particulier concernant l’appartenance de l’Alsace. Car, rappelle Déloye (2003: 77), la vision « naturaliste » allemande, organique, pour qui le citoyen a « hérité directement de ses ancêtres la culture nationale », se différencie finalement peu de la vision « artificialiste » française qui « idéalise la volonté du citoyen national ». Il faut ajouter que la nation française est une nation mixte, où un groupe majoritaire a étendu sa domination politique à la périphérie en excluant symboliquement puis en assimilant les non-francophones (Bretons, Basques, Corses, etc.), finissant par créer une sorte de nouvelle ethnie, en essentialisant le « caractère national » d’une société devenue culturellement plus homogène. Knüsel (1994: 62) note d’ailleurs qu’en Suisse, avec le poids des germanophones, une « approche française »– assimilationniste – de la nation aurait compromis la pérennité de la culture francophone.

La « nation de volonté » (Willensnation) suisse, quadrilingue4, rappelle des pays dont le récit national est fondé sur la dialectique entre unité et diversité: les États-Unis et leur devise e pluribus unum, mais aussi le Canada, officiellement bilingue5 et multiculturel. En Suisse comme au Canada, les marqueurs identitaires supra-linguistiques sont liés à la géographie – lacs et Alpes dans un cas, océans et Rocheuses dans l’autre. Mais en Suisse, le discours méta-identitaire valorise l’originalité du pays sans susciter la méfiance d’une partie de la population; la ritualisation même du discours sur le « fossé linguistique » (Röstigraben) semble paradoxalement conforter l’unité du pays. Les crises commémoratives et la déconstruction de certains mythes n’entament guère la foi dans l’unité, tandis que le Canada n’a pas surmonté sa crise constitutionnelle lancinante. Par ailleurs, le multiculturalisme canadien tel qu’il a été officialisé en 1988 suscite la perplexité de certains anglophones revenus de leurs rêves égalitaristes6, mais aussi des Québécois francophones7: beaucoup de ces derniers craignent de perdre leur statut national dans un pays non plus binational, comme dans leur vision traditionnelle, mais devenu à la fois multiculturel et uni-national. Pour les anglophones, le concept de « nation », équivalant à celui de « pays », désigne du reste presque toujours le Canada, alors que pour les francophones, il s’applique certes parfois au Canada, mais, plus souvent, au Québec. Les Québécois perçoivent donc l’utilisation non différenciée de la référence nationale par les Anglo-Canadiens comme une négation de leur spécificité.

Ethnicisation de la nation ou nation pluriethnique?

La Suisse pluraliste ne connaît pas ce genre de considérations sémantiques. Elle n’échappe pourtant pas au nationalisme8, et ce bien que la communauté de communication qui façonne l’imaginaire national ne soit pas unilingue. En apparence, la France jacobine se distingue de la Suisse: en faisant disparaître les anciennes ethnies, elle les a fusionnées en une nouvelle nation, voire une nouvelle ethnie (puisque ce concept désigne tantôt l’ensemble d’une entité historico-linguistique, tantôt une partie). Mais en Suisse, on peut voir dans l’adhésion au pluralisme un trait définitoire correspondant paradoxalement à l’unitarisme républicain français, trait qui, après 1848, a induit un « processus d’ethnicisation de la Suisse » (Froidevaux 1997: 6): les Suisses se sont alors considérés comme membres d’un peuple au caractère national essentialisable, malgré le plurilinguisme, dans ce qui n’était qu’une variante des idéologies nationales unilingues. Max Weber (1971: 416–424) constatait déjà que l’absence de langue commune ne nuisait nullement au sentiment national suisse et insistait sur l’importance du « sentiment de partager certaines valeurs » pour définir une nation. Il affirmait du reste que les solidarités ethnique et nationale sont de nature similaire, les groupes ethniques nourrissant eux aussi « une croyance subjective à une communauté d’origine […] – peu importe qu’une communauté de sang existe ou non objectivement. » Dans les deux cas, l’ancestralité symbolique prime souvent sur le biologisme, et même si la nation s’auto-définit comme telle, alors que l’ethnie est proclamée telle par le groupe dominant, toutes deux relèvent tant de la communauté (émotionnelle) que de la société (rationnelle)9.

La perception courante du concept d’ethnie fait certes qu’on peut difficilement parler d’une ethnie suisse, mais on peut se demander s’il existe des ethnies suisses. La référence à l’ethnicité n’a pas toujours la même connotation de part et d’autre de l’Atlantique10, mais du point de vue nord-américain, la Suisse relève bien du champ des relations ethniques, dans lequel on observe les « décalages entre entités politiques et collectivités culturelles historiques » (Winter 2004: 13–25). En Suisse aussi, l’ethnicité, comme construit social, peut désigner la façon dont des frontières ethnoculturelles sont socialement établies.

Communautés et cantons: vers une Suisse plurinationale?

Devrait-on, lorsqu’on observe la Suisse, recourir plus souvent au concept de « communauté »? Malgré sa popularité, il reste parfois connoté négativement, parce qu’associé au romantisme herdérien réputé peu rationnel ou, chez certains intellectuels francophones, à un communautarisme nord-américain réputé ghettogène. Merz-Benz (2007: 123–124) défend pourtant le concept de « communauté linguistique » pour désigner une forme d’organisation sociale pré-rationnelle, assurément liée à la socialisation linguistique dans l’enfance, mais conciliable avec une transculturalité plus rationnelle. Et Froidevaux (1997: 19) fait valoir que l’ouverture à l’Autre n’est possible que s’il existe « un minimum de confiance dans l’avenir de sa communauté linguistique ».

Depuis 1999, le nouvel article sur la langue de la constitution suisse évoque l’« harmonie entre les communautés linguistiques »11: cela signifie-t-il qu’on va vers une Suisse plurinationale, vers une « nationalisation » des groupes linguistiques en Suisse – au cas où l’on admet que la nation, l’ethnie et la communauté peuvent recouvrir des modes d’organisation proches? Pour Coray (2004: 385), le montée en puissance du concept de communauté ne signifie certes pas une plurinationalisation de la Suisse – ce qui constituerait un degré de crispation politique inconnu jusqu’alors –, mais tout du moins le « renforcement de la perception ethnolinguistique de la Suisse », et donc un changement dans le rapport à la nation suisse comme lieu transcendant les clivages linguistiques: alors que l’idée de communauté a longtemps désigné, en Suisse, l’appartenance nationale, elle serait de plus en plus associée à la langue – voire à l’idée romantique d’une langue miroir de l’âme populaire.

Autre point crucial pour la Suisse: le statut du canton. Anderson, dans sa description de la nation comme communauté imaginée, précise que « même les membres de la plus petite des nations ne connaîtront jamais la plupart de leurs concitoyens » (2002: 19–20). Unis mentalement, des inconnus vivent le lien national « comme une camaraderie profonde, horizontale », par exemple par la lecture de la presse, cérémonie dont chaque citoyen sait qu’elle est « répétée simultanément par des milliers (ou des millions) d’autres ». Mais cette définition s’appliquerait aussi aux cantons, y compris bilingues, où chacun imagine ce que lit son concitoyen de l’autre langue12. En outre, les cantons sont parfois considérés expressément comme des nations: Kriesi (2007: 82) présente ainsi la Suisse comme une « fédération de nations » en se référant au rôle des cantons. Avec les transferts de compétences cantonales vers le centre depuis le 19e siècle, la Suisse serait certes devenue une nation cimentée par le patriotisme confédéral, mais elle serait encore un ensemble de nations ethnoculturelles polycentriques, incarnées aux niveaux cantonal et communal – là où est défini l’accès à la nationalité suisse, de façon assez différente selon le groupe linguistique. Ceci ne signifie pas que les cantons soient des micro-nations coexistant horizontalement (même si l’organe de la Ligue vaudoise s’appelle La nation ou que l’article 40 de la constitution genevoise porte sur la « nationalité genevoise »), mais par leur biais, les groupes linguistiques fonctionneraient selon une logique nationale parallèle à l’identification nationale suisse.

Le Jura, modèle de construction ambiguë

La question jurassienne permet également d’observer l’ambiguïté des concepts. Ziegler (1984: 9–24), concernant le Jura, n’utilisait pas le concept d’ethnie, mais bien de nation. Comparant la libération du Jura à celle de peuples colonisés, il évoquait la « miraculeuse renaissance historique du peuple jurassien » et la « lente construction d’une petite nation ». Comment en est-on arrivé là? Avec le romantisme des années 1830, il était parfois question, dans le mouvement régionaliste jurassien, de la « patrie ». Avec le Kulturkampf des années 1870 et la germanisation liée à l’essor de l’industrie horlogère, on a vu se multiplier les références au « peuple jurassien », souvent fondées sur l’ancien évêché de Bâle, « État millénaire » transfiguré en État-nation. Après 1918, avec l’autodétermination des peuples prônée par le président américain Wilson, apparaissent les premières velléités séparatistes. Mais elles durent peu, puisque les socialistes, « plus prolétaires que rauraques » (Pichard 2004: 26), placent l’économie au-dessus des doléances « de type nationalitaire » (Hauser 2004: 27).

Dans les années 1920, la conscience régionale est liée au nationalisme helvétiste d’intellectuels comme Gonzague de Reynold, qui voient dans les différences d’« esprit » une richesse pour la Suisse, grande patrie qu’ils refusent d’opposer à la petite patrie jurassienne. Certains Jurassiens, influencés par l’Action française, insèrent toutefois leur action dans la « question romande » en sacralisant le sol et la langue. Peu de romandistes souhaitent se séparer de la Suisse, mais la conscience de ceux qui, en clamant « Jura, terre romande », souhaitent un espace identitaire entre la France et la Suisse, relève bien d’une forme de « conscience nationale » (Hauser 2004: 52). Souvent hostiles à la culture allemande, les romandistes comme Roland Béguelin, futur leader du Rassemblement jurassien et socialiste atypique, exaltent la « grande race française », méprisant les mythes fondateurs d’une Suisse qui abolit la « solidarité raciale » (v. Hauser 2004: 62). Certains évoquent aussi l’idée d’un fédéralisme ethnique où la nation romande cohabiterait avec trois autres entités ethnolinguistiques. Toutefois, au fil des années 1930 et 1940, les courants helvétiste et romandiste se fondent dans la Défense nationale spirituelle, et l’anti-germanisme intra-suisse s’estompe.

Après la Seconde Guerre mondiale, Otto Bessire, dans Le Jura, entité nationale, réaffirme l’idée d’une continuité entre l’évêché de Bâle et le mouvement jurassien, tandis que les notables du Comité de Moutier souhaitent une fédération cantonale formée de deux peuples. En 1950, une révision de la constitution bernoise entérine la notion de « peuple jurassien »13. Certes il ne s’agit pas de nation, mais c’est là déjà une entorse au principe d’indivisibilité cantonale. Le Rassemblement jurassien (RJ) réagit en choisissant d’abord une approche civique pour intégrer les germanophones de Laufon, considérés comme minorité linguistique au sein du peuple jurassien. Mais en 1959, il apparaît que les Laufonnais germanophones ne souhaitent pas de nouveau canton, et le RJ, inspiré par la Nouvelle Droite française, renonce à Laufon et renoue avec le romandisme en affirmant la primauté des critères ethnolinguistiques pour fonder l’appartenance jurassienne. Apparaissent alors quelques chantres d’une Europe fédéraliste constituée d’ethnies à base linguistique – Français, Wallons et Romands devant se regrouper en un État (v. Hauser 2004: 92). L’approche n’incitera certes pas les Jurassiens à souhaiter quitter la Suisse, mais elle ancre l’idée que ce pays serait un conglomérat d’entités collectives qui ont peu en commun – ce que confirme l’essor de la métaphore du Röstigrabenà partir des années 1970 (Büchi 2001).

Par la suite, la mouvance progressiste rallie le séparatisme et de nouvelles références apparaissent: identification avec l’émancipation nationale des peuples colonisés14, regain d’intérêt pour la période française et révolutionnaire du Jura. L’ethnicisme romandiste déplaît à cette gauche tiers-mondiste et Béguelin, qui défend l’Algérie française, est exclu du Parti socialiste jurassien en 1961. Rythmés par des épisodes de violence, les référendums qui mènent à la création du canton du Jura en 1979 n’ont pas mis fin aux divisions identitaires: les trois districts jurassiens du sud, francophones mais protestants, ont certes choisi de rester bernois et de ne pas rallier le nouveau canton, mais tous n’estiment pas que la question de l’appartenance du Jura bernois est définitivement close. Les mots utilisés pour décrire la collectivité jurassienne ont varié, mais c’est avec la « question jurassienne » qu’on approche le plus, en Suisse, de la genèse d’une nation interne. Pourtant, la vision nationalitaire de cette question n’a jamais été majoritaire et ne suffit pas à conclure au caractère plurinational de la Suisse. Et s’agissant du parallèle avec le Québec, malgré le caractère ouvert de la « question québécoise » et la force de l’idée séparatiste, ce n’est pas seulement avec le Jura qu’il convient de comparer cette province canadienne, mais aussi avec le canton de Fribourg.

2) L’énergie identitaire dans les entités fédérées: l’exemple de Fribourg et du Québec

Les contextes des années 2000

Pour explorer plus avant la question du statut pluri- ou uni-national de la Suisse, nous proposons ici de mettre en regard un canton qui ne se définit jamais comme nation (Fribourg) et une province dont l’autodéfinition tourne précisément autour de ce concept, le Québec – ceci permettant de comparer ce qu’on pourrait appeler l’« énergie identitaire » associée à ces collectivités15. Au Québec comme dans le canton de Fribourg, les francophones sont majoritaires dans l’entité fédérée (province, canton), mais minoritaires dans l’entité fédérale (Canada, Suisse). Dans quelle mesure la situation fribourgeoise rappelle-elle le conflit nationalitaire au Canada? Les tensions québécoises sont plus connues dans la francophonie que les querelles fribourgeoises, lesquelles existent pourtant bel et bien: le débat sur la généralisation de l’enseignement bilingue, refusée de peu par le peuple en 2000, a été houleux. Par ailleurs, depuis l’entrée en vigueur de la nouvelle constitution cantonale de 2004, il est prévu que les municipalités puissent devenir officiellement bilingues, mais sans que toutes les modalités soient précisées (Meune 2010: 123–124). Les doutes sur l’interprétation demeurent et des francophones craignent que la bilinguisation de certaines communes n’entraîne une lente germanisation – par exemple si les germanophones d’une commune francophone voient leur accès à l’école germanophone facilité. De surcroît, la ville de Fribourg, bilingue de fait depuis sa fondation au 12e siècle, après des alternances entre la primauté du français et celle de l’allemand, est officiellement francophone – tout en proposant des services en allemand –, et elle vit un questionnement récurrent sur la formation d’une agglomération qui engloberait des municipalités des deux langues.

Cette configuration rappelle fort le débat sur les fusions municipales qu’a connu, au début de la décennie 2000, la métropole québécoise, Montréal – majoritairement et officiellement francophone, comme Fribourg, mais comprenant une forte minorité anglophone en son sein, et jouxtée par des municipalités officiellement bilingues, mais largement anglophones. Certains Anglo-Montréalais craignaient alors que ces municipalités, jusqu’alors indépendantes de la ville de Montréal, ne deviennent unilingues francophones dans la nouvelle ville fusionnée. Mais parallèlement, des francophones craignaient une bilinguisation et donc une anglicisation de l’administration montréalaise centrale après l’absorption de ces mêmes municipalités. En outre, la question de la langue d’enseignement au Québec a donné lieu à des décennies de tension (Stevenson 1999: 2004): actuellement, en vertu de l’une des dispositions de la Charte de la langue française (Loi 101), les immigrants, s’ils choisissent l’école publique, doivent envoyer leurs enfants à l’école francophone – ils avaient tendance auparavant à choisir l’école anglophone, ce qui pouvait à terme compromettre le dynamisme culturel de la société francophone, numériquement fragile dans l’ensemble nord-américain. Seuls les membres de la communauté anglophone historique peuvent fréquenter l’école publique anglophone.

La SSJB et l’aspiration à un territoire québécois unilingue

Après ce rappel, comparons les références au terme « territoire » et à ses dérivés dans les bulletins de deux associations militantes, dont les leaders sont souvent associés au monde politique (membres du Parti québécois connus à l’échelle de leur ville ou, pour Fribourg, membre de différents partis représentés au Grand Conseil) et qu’on peut donc largement considérer comme des acteurs politiques locaux: la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal (SSJB) et la Communauté romande du Pays de Fribourg (CRPF)16. Fondée en 1834, la SSJB entend aujourd’hui limiter l’empiètement de l’État fédéral sur les prérogatives linguistiques du Québec et atténuer les effets de la politique du multiculturalisme, perçue comme un moyen de folkloriser, à terme, le Québec, de le dénationaliser en l’« ethnicisant »– au Canada aussi, la référence ethnique peut parfois être négative. Les termes « nation », « peuple », « pays » et « patrie » (appliqués au Québec) sont fréquents dans les bulletins et la référence territoriale est particulièrement présente après le référendum de 1995 sur la souveraineté. Alors que certains séparatistes, forts des 49% de « oui », espèrent un nouveau référendum, le débat s’oriente vite vers la « partition » du territoire québécois: des anglophones – et des autochtones amérindiens et inuit –évoquent ainsi la possibilité de définir, en cas d’indépendance du Québec, des territoires devant rester canadiens. La SSJB dénonce alors la remise en question de l’intégrité territoriale et de l’intangibilité des frontières du Québec, perçu comme un pays en voie de parachèvement et donc comme une nation aux contours géographiques définitifs. Ceci induit un usage performatif du mot « territoire », pour faire accéder à l’existence une réalité politique que d’autres nient, pour faire coexister dans l’imaginaire, avant l’indépendance effective, un territoire canadien et un territoire québécois. Le mot est ainsi souvent associéà la possession (le Québec « sur son territoire ») ou à l’occupation (peuple « envahi […] dans son territoire ») (déc. 1997: 6).

À partir des années 1970, le territoire québécois avait été sacralisé comme attribut national, et le nationalisme québécois avait amorcé un virage civique, après lequel était réputé Québécois tout citoyen habitant au Québec – indépendamment de sa langue et de son origine ethnique –, mais ceci avait obligé les Québécois à se désolidariser des francophones vivant à l’extérieur du Québec, lesquels étaient auparavant englobés dans le discours nationaliste ethnolinguistique canadien-français. Ce lent virage (qui rappelle le dilemme jurassien vis-à-vis de Laufon) n’exclut pourtant pas que subsistent des visées unitaristes au tournant du millénaire: en insistant sur la nationalisation du territoire québécois, les porte-parole de la SSJB entendent certes désethniciser le débat identitaire qui anime francophones, anglophones et allophones, mais ils l’assortissent souvent d’une exigence de loyauté absolue, incompatible avec la loyauté canadienne: « L’aventure québécoise n’en a jamais été une d’une seule ethnie […], être Québécoise ou Québécois, c’est habiter le territoire du Québec et l’aimer suffisamment pour le considérer comme sa patrie » (juin 1992: 12). La SSJB, heureuse de retourner les accusations d’ethnocentrisme ou d’assimilationnisme que lui assènent parfois les médias anglophones, brandit aussi la référence territoriale pour dénoncer l’ethnicisme des « partitionnistes », lesquels souhaiteraient, en cas d’indépendance du Québec, en détacher les régions anglophones et autochtones (juin 2000: 15; nov. 2000: 2). Cette stratégie masque pourtant mal la proximité des approches séparatiste et partitionniste, chacune visant à préserver un territoire linguistique le plus homogène possible, correspondant au mieux à une nation unilingue.

Par ailleurs, l’unilinguisme officiel au Québec (en particulier en matière scolaire), souvent contesté par les Anglo-Montréalais malgré les accommodements existants (imposés en partie par la constitution fédérale canadienne), reste perçu par les francophones comme un moyen d’enrayer la baisse de leur poids démographique par l’intégration des migrants non francophones. Pour le défendre, la SSJB mobilise la territorialitéà la suisse:

[Les cantons suisses] disposent de toute l’autorité nécessaire pour définir le statut des langues sur leur territoire respectif. La plupart des cantons sont strictement unilingues, malgré le fait de la mobilité des Suisses entre les cantons. À Genève, par exemple, l’enseignement ne se donne qu’en français, les lois sont rédigées et promulguées en français seulement, le français est la langue du travail du commerce et des affaires (déc. 1996: 5).

L’article omet cependant de préciser que les frontières linguistiques sont plus simples en Suisse qu’au Canada, et il oublie qu’appliqué au Québec, le système suisse permettrait sans doute aux anglophones de revendiquer qu’une partie de l’île de Montréal soit déclarée unilingue anglaise. Dans quelle mesure cette perception de la territorialité suisse coïncide-t-elle avec celle qu’en ont certains francophones fribourgeois?

La CRPF: conciliation et sacralisation des territoires linguistiques fribourgeois

La Communauté romande du Pays de Fribourg (CRPF) est née en 1985, alors que la minorité alémanique cantonale, longtemps discrète, s’organisait pour revendiquer plus de droits. Fait caractéristique d’une culture du compromis très helvétique, la CRPF entend coopérer avec son association « rivale », la Deutschfreiburgische Arbeitsgemeinschaft. Ce qui frappe dans un premier temps, c’est l’insistance sur la coexistence harmonieuse et le respect:

[Il existe] deux sensibilités linguistiques: celle qui valorise l’acquis, en l’occurrence le bilinguisme, considéré comme source d’enrichissement individuel et collectif, et celle qui, à travers la langue maternelle et son approfondissement, privilégie l’inné, l’affirmation de soi et le souci premier de préserver son identité culturelle profonde. Il va de soi que, de part et d’autre de la frontière des langues, la cohabitation, le dialogue sont les mots clés de la paix régnant entre les communautés linguistiques fribourgeoises (nov. 1986: 7).

Malgré les allusions aux divergences, le ton reste longtemps serein. Le Québec sert du reste de repoussoir pour condamner l’éventuel séparatisme alémanique fribourgeois: « comme le montrent le cas de la Belgique et celui du Québec, la création de partis linguistiques débouche tôt ou tard sur des revendications de type séparatiste » (nov. 1986: 8). Par ailleurs, la notion canadienne de « peuples fondateurs » est déclarée non pertinente pour Fribourg, en raison de l’histoire unitaire et supra-linguistique des entités suisse et fribourgeoise: « Il n’y a qu’un peuple suisse et qu’un peuple fribourgeois. L’inconvénient de la double paternité qu’impliquerait la reconnaissance pour le Pays de Fribourg de deux peuples fondateurs réside surtout, à notre avis, dans la rupture psychologique qu’elle pourrait entraîner » (nov. 1988: 6).

Le terme « peuple » apparaît peu, de même que « pays »– qui désigne le terroir fribourgeois – et les concepts de « nation » et de « patrie » sont absents. C’est presque uniquement autour de la « territorialité » que s’articule le débat fribourgeois, à un niveau apparemment plus abstrait qu’au Québec, mais tout aussi émotionnel. Concernant le principe de territorialité– qui stipule qu’à un territoire ne doit correspondre qu’une seule langue officielle –, la CRPF explique que celui-ci doit être « appliqué », « respecté », « préservé », qu’on ne doit pas toucher à« l’intégrité territoriale linguistique », à l’« homogénéité linguistique du territoire », à« l’identité du territoire linguistique », etc.

Après l’esprit de conciliation initial, on constate, en 2000, un pic d’animosité qui rapproche Fribourg du Québec: le bulletin spécial qui précède le rejet par les électeurs de l’enseignement bilingue s’est transformé en un brûlot. Un texte de préface évoque la volonté alémanique de se réapproprier le territoire romand et assure que les Alémaniques visent à« l’éradication, par le biais de la pratique imposée d’un bilinguisme scolaire, de la langue cantonale majoritaire » (mai 2000: 5–8). Dans le texte principal, au titre non équivoque –« Eins … Zwei! La germanisation en marche » (mai 2000: 33–34) –, on lit que les Alémaniques s’érigeraient en « martyrs de la romanisation » et auraient déclaré la zone francophone du canton « ouverte à la germanisation ». Leur « objectif de reconquête territoriale » viderait de sa substance le principe de territorialité et menacerait de transformer le canton en « marais linguistique » et en « désert culturel », faute de respecter l’homogénéité et l’unilinguisme officiel de chacun des deux territoires linguistiques. Et l’article de conclure: « Nous résisterons. »

Québec/Fribourg: quelles conclusions?

Au Québec, le rapport au territoire, complexe en raison de l’imbrication des zones linguistiques, est indissociable de la question de l’existence du Québec comme pays (que celui-ci soit politiquement revendiqué ou qu’il existe surtout dans l’imaginaire) et comme nation. Ce rapport est liéà un clivage linguistique qui renvoie à l’allégeance nationale prioritaire, canadienne ou québécoise, et à l’évocation sous-jacente d’une défaite historique à surmonter – 1760, lorsque le Canada devint britannique. À Fribourg, les tensions ne remettent pas en cause l’appartenance à la nation suisse, mais le malaise existe, en partie né d’une mobilité professionnelle qui a rendu la frontière linguistique plus difficile à cerner. L’obsession territoriale constatée de part et d’autre de l’Atlantique montre que les énergies identitaires investies dans la défense de la langue peuvent être du même ordre, qu’on soit ou non dans le cadre d’une revendication nationale. En cela, le discours militant des francophones dans ce canton suisse semble se rapprocher d’un nationalisme de type traditionnel – ethnolinguistique à base territoriale.

Il reste que l’absence de la référence nationale autre que suisse dans le contexte fribourgeois (et romand en général) est le signe que la crise est plus superficielle qu’au Québec, que les explosions de revendication identitaire demeurent plus contenues, moins fréquentes. Cette absence ne gomme certes pas certaines similitudes frappantes entre les deux contextes, mais inversement, ces similitudes ne suffisent pas à conclure au caractère plurinational de la Suisse, précisément parce qu’aucun débat ne s’articule autour de la concurrence entre deux références nationales – concurrence qui, au Québec, reste génératrice d’un nationalisme potentiellement plus virulent que le nationalisme consensuel helvétique.

Toutefois, pour le vérifier plus précisément, il importe d’élargir la réflexion à l’ensemble des cantons bilingues. Ainsi, qu’advient-il de la référence ethnolinguistique si l’on se concentre sur la construction identitaire telle qu’elle apparaît, dans ces cantons, chez les conseillers communaux – des acteurs politiques moins militants que ceux que nous avons évoqués plus haut? Leur discours fait-il apparaître des logiques infranationales susceptibles de concurrencer la référence nationale suisse? En observant par exemple que le canton peut être parfois, au même titre que la nation, un référent identitaire particulièrement central, nous verrons qu’il est difficile de conclure à l’actualité d’une véritable « ethnogenèse » qui préfigurerait la naissance d’une nation romande ou alémanique. Car même si l’appartenance linguistique commune induit parfois des comportements collectifs qui, de part et d’autre de la frontière des langues, sont très distincts, et qui sont une condition de l’éventuelle « nationalisation » du débat, cette dernière n’en est nullement l’aboutissement automatique.

3) Les trois cantons bilingues: quelles dynamiques identitaires?

Afin d’apporter des éléments empiriques concernant le débat sur l’intensité– variable selon le contexte – des identités nationale, cantonale et ethnolinguistique en Suisse, nous présentons ici quelques résultats d’une enquête consacrée aux questions identitaires et linguistiques17à la frontière des langues dans les trois cantons bilingues (Berne, Fribourg et Valais), et relevant de la méthode des comparaisons multiples18.

Entre majorités linguistiques nationale et cantonale: 6 groupes de conseillers communaux

Des questionnaires ont été diffusés entre 2004 et 200619, et les réponses des 962 conseillères et conseillers communaux qui les ont retournés permettent d’observer comment ils perçoivent le fait plurilingue, mais aussi comment ils expriment leurs appartenances – de la commune au vaste monde. Ces élus, représentant l’ensemble des citoyens –à l’exception notable des résidents qui n’ont pas la nationalité suisse – sont plus que d’autres invités à réfléchir à la gestion de la diversité linguistique et ils contribuent largement, par leur leadership, à l’articulation de positions et de solutions. Comme résidants de communes proches de la frontière linguistique, ils sont aux prises avec le plurilinguisme dans l’exercice même de leur fonction et ils sont un groupe dont la parole permet donc de saisir particulièrement bien la complexité du discours identitaire dans les régions concernées. Leurs réponses, correspondant à 6 questionnaires (3 cantons, 2 langues), permettent de comparer 6 groupes, entre lesquels peuvent exister des convergences liées aux critères suivants:

  • 1)statut linguistique en Suisse: lorsque tous les francophones d’une part, tous les germanophones de l’autre, tendent à réagir de façon semblable dans les 3 cantons (ce qui pourrait plaider pour une Suisse plurinationale);
  • 2)appartenance cantonale: lorsque les francophones et les germanophones réagissent de façon semblable dans un canton, mais autrement que dans un autre canton (ce qui plaiderait pour une Suisse polycentrique, où les cantons concurrencent le centre national);
  • 3)statut linguistique dans le canton: lorsque les 3 groupes cantonaux minoritaires d’une part, les 3 groupes cantonaux majoritaires de l’autre, réagissent de façon semblable, quelle que soit leur langue;
  • 4)appartenance nationale: lorsque les germanophones et les francophones des 3 cantons ont un point de vue semblable.

Les modèles de bilinguisme cantonal/municipal, reflet de l’ambiguïté de la nation suisse?

Pour appréhender les contextes dans lesquels s’expriment les conseillers, il importe en premier lieu de rappeler que les cantons bilingues20 représentent divers modèles de gestion du bilinguisme, lesquels peuvent aussi apporter un éclairage contrasté sur le rapport à la nation suisse. Ainsi Berne est le seul canton àêtre majoritairement germanophone. Les francophones du Jura demeuré bernois y sont non seulement ultra-minoritaires, mais aussi doublement minoritaires, tant dans le canton que dans la confédération. Et l’une des originalités du canton est qu’il abrite la plus grande ville bilingue suisse – et la seule à l’être officiellement –, Bienne. Majoritairement germanophone, la municipalité n’en a pas moins mis en place une politique de bilinguisme systématique, mais aussi, plus généralement, un discours de valorisation du bilinguisme individuel et institutionnel qui s’appuie à la fois sur les spécificités locales (une zone de contact linguistique séculaire) et sur l’originalité de la Suisse comme nation plurilingue, dont Bienne serait l’image par excellence. Ainsi, malgré quelques tensions entre les groupes linguistiques, le discours identitaire biennois, fondé en grande partie sur le fait bilingue (Brohy 2005), est intériorisé par de nombreux Biennois qui aiment à souligner leur taux de bilinguisme exceptionnel et à se présenter comme l’incarnation d’une Suisse plurilingue dont de nombreux ressortissants ne maîtrisent que rarement plus d’une langue nationale.

S’il convient d’insister sur le cas particulier que représente la ville horlogère, c’est que Bienne est un emblème tout désigné pour une Suisse qui s’affiche comme uni-nationale. Mais ce modèle est parfois aussi présenté comme un contre-modèle (Brohy 2005), en particulier à Fribourg – comme cela avait été le cas au moment du débat sur la bilinguisation du système scolaire. Il alimente les craintes de ceux qui agitent le spectre d’un bilinguisme qui, généralisé ou du moins étendu, favoriserait le recul du français, langue minoritaire en Suisse. Il apparaît à ses détracteurs comme modifiant la nature même de la nation suisse: après avoir été uni-nationale, mais à« potentiel plurinational » (étant donné la relative homogénéité des territoires linguistiques et la relative autonomie des espaces culturels), celle-ci deviendrait une nation uni-nationale de type nouveau, avec des délimitations linguistiques plus floues et des citoyens qui sacraliseraient moins leur langue première – qu’on pense au « marais linguistique » que dénonçait plus haut la CRPF. On pourrait noter que ce que redoutent les opposants au modèle biennois, c’est une situation à la canadienne: en effet, au Canada, le bilinguisme officiel est censé faire croître le nombre de personnes bilingues, mais aussi permettre aux citoyens d’obtenir partout au pays – de l’Atlantique au Pacifique –, de la part de l’administration fédérale, des services dans la langue de leur choix (anglais ou français). Cette pratique généralisée du principe de liberté de la langue est concevable, en Suisse, dans certaines régions des Grisons, à Bienne ou le long de la frontière linguistique franco-germanique – là où se développe une jurisprudence axée sur la dialectique entre les principes de territorialité et de liberté. Néanmoins partout ailleurs, cette politique contreviendrait au principe de territorialité qui s’applique également aux organismes fédéraux décentralisés dans les cantons. Or, au Canada, la pratique est généralisée à l’ensemble du pays, même si le bilinguisme fédéral n’a jamais pu être mis en place partout de façon efficace (les employés francophones faisant défaut en maints endroits), et même si elle entre en conflit direct avec les politiques des provinces qui, malgré certains aménagements pour l’autre langue, sont officiellement unilingues (à l’exception du Nouveau Brunswick bilingue). Si certains considèrent que ce bilinguisme général peut être une avancée là où le français est hyper-minoritaire –à l’extérieur du Québec –, d’autres, surtout dans l’Ouest du Canada, dénoncent une survalorisation du fait français, et d’autres encore, au Québec même, déplorent le message ambigu que cette politique véhicule s’agissant de la langue d’intégration des migrants – le français, réputé fragile sur le continent, entrant en concurrence avec l’anglais.

Contrairement au canton de Berne, le canton de Fribourg est quant à lui majoritairement francophone, comme nous l’avons déjà mentionné, et il apparaît donc comme une « Suisse à l’envers » puisque les francophones minoritaires dans l’État fédéral disposent d’une majoritéà l’échelon régional. La capitale, Fribourg, est bilingue de fait, mais majoritairement et officiellement francophone. Elle propose donc un modèle de bilinguisme qui, à l’inverse de celui de Bienne, est plus axé sur le respect de la territorialité unilingue (ce que souhaitent du reste de nombreux francophones québécois qui désirent limiter la place de l’anglais dans la province) – c’est-à-dire sur la vision d’une Willensnation plurilingue qui est avant tout la juxtaposition de territoires unilingues (sinon une supra-nation constituée de nations homogènes), et non pas d’une Willensnation de citoyens devenus plurilingues. Dans le Valais, la configuration en termes de rapports entre majorité et minorité est similaire. Cependant, on n’y trouve pas d’équivalent aux villes de Bienne et de Fribourg. Malgré la présence de germanophones à Sion, la capitale, et à Sierre, ville proche de la frontière linguistique, ces deux villes ne sont pas considérées comme bilingues – ni de fait (comme Fribourg) ni de droit (comme Bienne).

Précisons que parmi nos répondants, les germanophones des cantons à majorité francophone (Fribourg et Valais) se déclarent plus souvent bilingues que les francophones (v. tableau 1 en annexe), leur statut de minoritaire cantonal l’expliquant en partie. Pour le canton de Fribourg, 39% des francophones, mais 72% des germanophones se disent bilingues (« plutôt » ou « tout à fait »). En Valais, l’écart, plus réduit, est encore très significatif (21% contre 42%). Cependant, le Valais apparaît globalement comme moins bilingue, et aucun des deux groupes n’y est majoritairement composé de bilingues. Ceci correspond à de moins fréquentes occasions de pratiquer le bilinguisme puisqu’en l’absence de zone mixte, le canton fonctionne comme une juxtaposition de deux zones unilingues. Quant au canton de Berne, les germanophones y apparaissent certes moins bilingues que les francophones, mais la différence est faible. Bien que doublement majoritaires, aux niveaux national et cantonal, ils se disent bilingues pour plus de la moitié d’entre eux (52% contre 58% pour les francophones). Ceci rappelle qu’historiquement – contrairement au Canada –, ce sont les représentants de la majorité nationale qui faisaient plus d’efforts pour apprendre le français, pour des raisons de prestige traditionnel du français.

Le rapport au suisse-allemand et au bilinguisme: une fracture nationale?

Pour illustrer les convergences de type 1, liées aux attitudes induites par l’appartenance à l’un des groupes ethnolinguistiques de Suisse (attitudes théoriquement susceptibles, en cas de fortes divergences avec celles de l’autre groupe, de favoriser l’apparition d’un discours national infra-suisse), commençons par le rapport à la diglossie21, à la cohabitation entre l’allemand standard et les dialectes alémaniques. Rappelons que ces dialectes ne sont pas standardisés et que les francophones apprennent à l’école le « bon allemand », selon une expression révélatrice de la façon dont la Suisse romande, comme la France jacobine, a rejeté les parlers régionaux. L’existence des dialectes suisses-allemands donne parfois aux francophones une raison de n’en apprendre aucun, mais leur sonorité réputée désagréable agit comme principe unificateur, et alimente un réflexe identitaire romand de type nationalitaire. Même si, pour les germanophones, la variété dialectale est liée moins à l’affirmation nationale face à l’Allemagne qu’à l’attachement à l’ancrage local, la stéréotypisation du dialecte permet souvent aux francophones de construire deux groupes homogènes dont la langue est un marqueur identitaire central, dans une logique d’exacerbation des différences entre groupes linguistiques – et donc potentiellement favorable à la logique nationaliste.

Concernant le suisse-allemand (fig. 1), on observe, parmi nos répondants, deux perceptions opposées: les germanophones pensent dans leur immense majorité qu’il n’est « pas un problème », alors que les francophones des trois cantons estiment largement qu’il est un « obstacle au rapprochement ». Seuls les francophones Valaisans estiment, à une courte majorité, qu’il n’est « pas un problème », sans doute parce que les contacts entre les deux groupes linguistiques sont plus réduits que dans les deux autres cantons. On note par ailleurs que les francophones bernois, suivis des francophones fribourgeois, qui sont respectivement plus nombreux que les francophones valaisans à maîtriser l’allemand et le dialecte, sont également plus nombreux à affirmer que les Romands devraient « apprendre » le suisse-allemand. Il existe donc une certaine corrélation entre le taux de bilinguisme et l’ouverture à l’altérité alémanique, mais on observe que les francophones, d’une part, et les germanophones, de l’autre, réagissent de façon très similaire d’un canton à l’autre et que les points de vue entre les deux groupes – tous cantons confondus – apparaissent peu conciliables.

Figure 1.

  Représentations du suisse-allemand (%).

On peut voir une autre convergence liée au statut linguistique national (type 1) dans le fait que les germanophones, plus bilingues, approuvent partout davantage que les francophones la généralisation de l’enseignement bilingue dans leur canton (v. tableau 2 en annexe). Les Valaisans y sont légèrement plus favorables (BE 66%, FR 69%, VS 73%), sans doute parce que, moins bilingues, ils sont mus par un désir de « rattrapage », mais aussi parce que, rassurés par la coexistence de territoires unilingues, ils redoutent moins la mixité linguistique et une assimilation par le biais du bilinguisme, contrairement à ce qu’expriment les francophones bernois. Ces derniers, davantage bilingues que les autres francophones, sont aussi plus nombreux à craindre qu’un enseignement bilingue généralisé soit « dangereux pour l’avenir du français », ce qui rappelle que le bilinguisme individuel ne garantit pas en soi la décrispation linguistique. S’il existe, entre les mêmes groupes linguistiques des trois cantons, des variations non négligeables, des « tendances lourdes » opposent clairement les francophones aux germanophones, dans un contraste rappelant les malentendus et les impasses du débat national au Canada.

On observe par ailleurs que la méfiance vis-à-vis du bilinguisme chez les francophones est parallèle à une circonspection vis-à-vis des germanophones eux-mêmes, liée en partie à un certain ressentiment de minoritaire. Ainsi, les représentations réciproques (v. tableau 3 en annexe) font apparaître une grande asymétrie: dans les trois cantons, c’est envers les Romands que les Alémaniques expriment largement leur sympathie (les germanophones valaisans témoignant certes d’autant de sympathie envers les Tessinois) mais c’est pour les Tessinois, et non pour les Alémaniques, que les Romands francophones ont spontanément « le plus de sympathie » (les francophones bernois, qui ont davantage de contact avec les germanophones, se montrant un peu plus pro-alémaniques). Si cet amour-désamour caractéristique de la cohabitation suisse renvoie à des oppositions de nature nationalitaire, il est cependant des situations où ce type d’opposition disparaît au profit de représentations liées à l’appartenance cantonale.

Les perceptions de la frontière des langues et de la territorialité: l’ajout du facteur cantonal

Concernant la perception de la frontière des langues, qui est liée à celle de l’homogénéité linguistique, le paramètre linguistique national n’est pas le seul facteur d’explication, et le facteur cantonal (convergence de type 2) joue, ce qui tempère l’impression qu’on pourrait avoir de francophones et de germanophones réagissant respectivement de façon monolithique, quel que soit le contexte politique régional. Ainsi, les Valaisans des deux langues sont très nombreux à percevoir la frontière linguistique comme une « ligne » plutôt que comme une « bande » (v. tableau 4 en annexe), conformément à la configuration très peu sinueuse de la frontière intra-cantonale en Valais. En l’absence de divergences d’interprétation de la configuration linguistique, le cadre cantonal explique ici à lui seul la similitude des réponses. Dans les deux autres cantons cependant, il subsiste un écart très marqué entre groupes linguistiques, en particulier dans le canton de Berne, où les francophones sont trois fois plus nombreux que les germanophones à percevoir cette frontière comme une « ligne ». Ceci n’est pourtant pas le résultat d’un constat (la ville de Bienne étant clairement une zone bilingue), mais plutôt l’indice d’un souhait de la part des francophones – celui que la frontière protège de la mixité linguistique, qu’elle devienne une ligne (dans une perspective performative du langage). Dans le cas des francophones bernois, l’appartenance ethnolinguistique minoritaire infra-suisse, qui incite parfois tous les francophones àêtre sur la défensive et à afficher leurs craintes face à la mixité linguistique, semble intensifiée par le statut d’ultra-minoritaire cantonal et le caractère complexe de la frontière. Le facteur cantonal est manifeste – même si, en l’occurrence, il n’affecte pas de la même façon germanophones et francophones.

On constate un phénomène similaire – un facteur cantonal qui exacerbe le réflexe ethnolinguistique – s’agissant de la perception du principe de territorialité (fig. 2). Les Valaisans des deux langues optent pour une « application souple » du principe (les germanophones semblent même légèrement plus enclins à opter pour une « application stricte »), mais les Bernois, suivis des Fribourgeois, divergent davantage selon la langue. Le réflexe de minoritaire national semble ici aussi informé par le paramètre cantonal, c’est-à-dire par la mémoire d’une évolution linguistique propre au canton. C’est sans doute la crainte d’un « grignotage » du français en cas d’interprétation trop souple du principe de territorialité–réputéêtre un rempart contre la germanisation –, qui explique que les francophones de ces deux cantons sont trois à quatre fois plus nombreux à souhaiter une « application stricte » du principe de territorialité.

Figure 2.

  Perceptions du principe de territorialité (%).

Si l’on met ces résultats en regard de ceux qui concernent les craintes liées à la germanisation (v. tableau 5 en annexe), on constate là encore que les Valaisans des deux langues, ressortissants d’un canton bilingue « doublement unilingue », ont une interprétation voisine de la situation linguistique. La plupart voient dans la germanisation une « peur exagérée » ou un « mythe », et ils sont peu nombreux à y voir une « réalité » ou un « risque ». En revanche, dans le canton de Fribourg, plus du tiers des francophones sont de cet avis (contre 3% de germanophones) – les peurs semblant attisées entre autres par l’officialisation facilitée du bilinguisme communal évoquée plus haut dans le parallèle avec Montréal. Même si rien n’étaye une véritable germanisation à la frontière des langues22, le sentiment que celle-ci est possible est particulièrement ancré chez les Bernois – puisqu’elle a existé au 19e siècle et que le discours séparatiste avant et après 1979 a souvent eu recours à l’argument de l’« assimilation rampante ». Les francophones sont ainsi plus de la moitiéàévoquer sa « réalité » ou le « risque » qu’elle représente – mais c’est aussi le cas du quart des germanophones, lesquels se montrent en quelque sorte conscients de ce qu’on pourrait appeler l’inconfort identitaire des Jurassiens bernois.

Les pyramides identitaires, indice de la prégnance du facteur cantonal

L’expérience cantonale comme matrice d’interprétation de la situation linguistique apparaît encore plus clairement s’agissant des identifications. Elle peut ainsi sembler concurrencer l’expérience ethnolinguistique de type national lorsque les répondants des deux langues perçoivent leur canton de façon semblable. Mais elle peut également, si le canton est l’objet de perceptions très contrastées selon le groupe linguistique, en amener certains à rejeter l’identification cantonale. Ainsi, l’inconfort des Bernois francophones va de pair avec une difficultéà s’identifier avec le canton, mais aussi avec une propension à préférer le groupe ethnolinguistique comme cadre identitaire de référence: ceci transparaît dans les « pyramides identitaires », qui permettent de visualiser la façon dont les conseillers communaux hiérarchisent leurs strates d’identification. Chez les francophones du canton de Berne (fig. 3), l’appartenance bernoise est située en dernière position, et ces répondants insistent plutôt sur l’appartenance romande. Face à une collectivité politique dans laquelle ils se reconnaissent peu – le canton –, la communauté linguistique transcantonale offre un espace symbolique plus commode – sans cependant que cette dimension infranationale semble concurrencer l’appartenance nationale suisse. Les francophones bernois ont aussi une pyramide identitaire très différente de celle des germanophones, lesquels attribuent moins d’importance à leur communauté linguistique (alémanique) qu’à l’appartenance bernoise.

Figure 3.

  Pyramide identitaire différenciée (BE).

Il faut voir dans ce piètre intérêt accordé par les francophones bernois à l’appartenance cantonale le reflet de divisions qui n’ont pas disparu depuis la fondation du canton du Jura: parmi nos répondants, ils sont 28%à souhaiter quitter le canton de Berne (v. tableau 6 en annexe) et 39%à souhaiter plus d’autonomie en son sein. Mais la pyramide identitaire montre que ces divisions ne rendent pas plus attrayant le discours de type national romand, la Suisse restant une référence à laquelle personne ne désire renoncer. Malgré l’acuité du malaise lié au statut d’ultra-minoritaire, ni les légitimistes ni les séparatistes ne remettent en cause leur condition de Suisses.

Dans les cantons de Fribourg et du Valais, l’appartenance suisse n’est pas davantage questionnée – même si aucun groupe ne la place en première position –, mais ce qui frappe ici, pour chacun des cantons, c’est que germanophones et francophones y ont exactement la même pyramide (fig. 4). Le facteur cantonal joue ici de façon semblable pour les deux groupes linguistiques, qui hiérarchisent de la même manière les strates identitaires, preuve qu’indépendamment de la langue, les comportements communs peuvent être modelés de façon déterminante par le cadre politico-administratif cantonal (convergence de type 2). Les Valaisans sont du reste les seuls à placer l’appartenance cantonale avant l’appartenance nationale, à se dire souvent d’abord Valaisans, ce qui ne signifie pas qu’ils ne se considèrent pas aussi comme Suisses – nous y reviendrons. Cette identification prépondérante avec le canton est liée à la fois à des aspects historico-politiques (traitement particulier pendant la période napoléonienne et paysage politique original), géographiques (malgré les tunnels alpins, le sentiment d’enclavement demeure), mais aussi linguistiques dans le cas des germanophones, dont le dialecte est très différent de ceux de la « Suisse extérieure » (Üsserschwyz), comme les Haut-Valaisans appellent le reste de la Suisse – certains, insistant sur ce qui les distingue des Deutschschweizer (Suisses allemands), estiment même ne pas se reconnaître sous ce vocable. Et s’il existe en Valais un débat récurrent sur l’éventuelle création de deux (demi-)cantons, l’option séparatiste pour raisons d’affinités ethnolinguistiques reste ultra-minoritaire parmi nos répondants (v. tableau 7 en annexe). Par ailleurs, tout discours nationalitaire qui se fonderait sur l’histoire singulière du Valais – histoire largement commune aux germanophones et aux francophones – semble exclu, nonobstant le court épisode de la République rhodanienne (1802–1810).

Figure 4.

 Pyramide identitaire commune aux francophones et aux germanophones (FR/VS).

La fierté suisse, dénominateur commun

Une autre façon de constater que la forte appartenance cantonale translinguistique en Valais est d’un autre ordre que l’appartenance nationalitaire des Québécois (dont beaucoup se disent québécois avant de se sentir ou non canadiens) est l’indice de fierté ou le taux d’adhésion au « modèle suisse ». En Suisse, contrairement au cas du Québec, l’attachement à l’entité fédérée ne remet pas en cause les liens avec la nation fédérale qui chapeaute les collectivités linguistiques. Il existe ainsi de profondes convergences (de type 4) entre Alémaniques et Romands de tous les cantons, lorsqu’il est question des représentations que les conseillers se font de la Suisse. Ces convergences, dont on ne trouverait pas l’équivalent au Canada, contrastent avec les convergences de type ethnolinguistique ou cantonal évoquées plus haut23. Ainsi, s’agissant du « modèle suisse », la question portant sur la « bonne réputation de la Suisse en matière de plurilinguisme » (fig. 5) montre que les acquis de la Suisse en matière de gestion du plurilinguisme au sein d’un État national unitaire sont plébiscités. La grande majorité estime que malgré quelques problèmes, le modèle « fonctionne bien », et elle se reconnaît dans la représentation d’une nation plurilingue unie, qui tend à faire oublier les tensions linguistiques dans les cantons. Ces derniers sont les instances d’articulation des différends par excellence, promptes à absorber les conflits qui, dans un pays comme le Canada, alimentent la « question nationale ».

Figure 5.

  Réputation de la Suisse plurilingue (%).

Par ailleurs, parmi les entités proposées aux répondants pour mesurer les types de fierté identitaire24, la Suisse est l’objet de fierté par excellence. Si l’on additionne les réponses « tout à fait » et « plutôt », les représentants des six groupes se disent fiers d’être suisses à un niveau très élevé, ce qui se traduit sur le graphique de gauche (fig. 6) par un sommet très régulier, presque horizontal, tandis que le graphique central, qui reflète la fierté cantonale, a une crête irrégulière. Les plus fiers d’être suisses sont les Valaisans des deux langues, mais on remarque qu’ils sont aussi les plus fiers de leur appartenance cantonale, laquelle ne concurrence pas la fierté suisse, mais la « contamine ». Inversement, les Bernois francophones sont très en retrait lorsqu’il s’agit de fierté cantonale puisque seule une courte majorité de répondants se disent fiers d’être Bernois. Ils sont en outre légèrement moins unanimes dans leur fierté nationale que les Valaisans. Il semble donc exister une certaine corrélation entre la perception des aspects linguistiques régionaux et nationaux, dans un cercle qui peut être vertueux, comme en Valais, où les fiertés se renforcent l’une l’autre, ou vicieux, comme pour Berne, lorsque le malaise cantonal limite quelque peu la prégnance de la fierté suisse. Néanmoins, ceci ne change guère l’impression générale d’un indice de fierté suisse globalement très élevé. Quant aux Fribourgeois germanophones – dont le statut de minoritaires cantonaux peut générer des frustrations –, ils sont sensiblement moins nombreux que les francophones à afficher leur fierté cantonale, mais leur fierté nationale se situe au même niveau que celle de leurs concitoyens.

Figure 6.

  Fierté nationale, cantonale et ethnolinguistique (%).

Concernant l’appartenance ethnolinguistique (comme Romand ou Alémanique), le graphique de droite, qu’on peut qualifier de crénelé, fait clairement apparaître les logiques différentes selon que le groupe considéré est germanophone ou francophone. Dans les trois cantons, les francophones sont beaucoup plus nombreux à se dire fiers d’être Romands que les germanophones ne se disent fiers d’être Alémaniques. Parmi les germanophones, seuls deux tiers des Bernois et des Fribourgeois se disent fiers d’être alémaniques – et à peine une moitié des Valaisans. En vertu de ce qui apparaît comme un mécanisme d’équilibrage, la fierté cantonale plus faible des Bernois germanophones (peut-être motivée par une certaine « mauvaise conscience » de majoritaire) n’est pas compensée par la dimension alémanique, mais plutôt par la fierté nationale suisse. S’agissant des Bernois francophones, les vases communicants identitaires font que la référence cantonale discrète (liée au difficile statut d’ultra-minoritaire) semble contrebalancée par l’appartenance romande. Pourtant, ce tropisme romand, bien que sa force puisse rappeler les appartenances de type nationalitaire en termes d’investissement identitaire, ne concurrence nullement la fierté suisse, ce qui prouve une nouvelle fois qu’aucun puissant mouvement national interne n’est à l’œuvre en Suisse.

Conclusion

La Suisse – ou l’impensable identification nationale à la québécoise

Le discours des conseillers communaux tel qu’il apparaît dans notre enquête relève de logiques variées. Certaines réponses indiquent clairement que les francophones, d’une part, et les germanophones, de l’autre, tendent à réagir de façon très similaire, quel que soit leur canton d’origine – ce qui pourrait plaider pour la présence de conditions nécessaires à l’émergence d’une nation infra-suisse. Un exemple très révélateur est la façon très contrastée que les deux groupes ont de percevoir la diglossie allemand/suisse-allemand dans la communication entre groupes linguistiques, son impact étant perçu comme beaucoup plus problématique par les francophones. Un autre est la façon même dont chaque groupe perçoit l’autre et l’absence de symétrie en la matière puisque les Alémaniques apparaissant beaucoup plus « épris » des Romands que l’inverse. Ces « tendances lourdes », liées à l’appartenance ethnolinguistique, existent aussi dans les représentations de la frontière des langues, du bilinguisme scolaire ou du principe de territorialité, puisque les francophones semblent plus attachés à l’homogénéité du territoire linguistique et à la présence de frontières claires – que beaucoup perçoivent comme un rempart contre la germanisation. Mais dans ces derniers cas, la tendance est infléchie par l’appartenance cantonale. Cela vaut lorsque l’interprétation de la situation linguistique diffère fortement d’un groupe à l’autre – comme dans le canton de Berne –, mais le facteur cantonal apparaît encore plus distinctement lorsque les conditions sont moins conflictuelles, comme c’est le cas en Valais, et qu’il existe une convergence entre les répondants des deux langues, lesquels font une lecture similaire de la situation. La prégnance de l’identification cantonale chez les Valaisans est particulièrement manifeste lorsqu’on les interroge sur leur sentiment d’appartenance. Mais par ailleurs, on remarque que dans ce type de cas de fierté cantonale forte, mais aussi lorsque ce sentiment est plus faible et qu’il semble compensé par l’appartenance romande (comme chez les francophones Bernois), ceci ne remet aucunement en cause le sentiment d’appartenance à la Suisse. L’indice de fierté suisse varie peu en fonction du canton ou de la langue, pas plus que ne varie l’attachement manifeste au plurilinguisme comme icône identitaire.

C’est bien là la différence principale avec le Canada. Certaines représentations qui, en Suisse, diffèrent fortement selon le groupe linguistique, ou qui correspondent à des appartenances régionales (ici cantonales) très puissantes, servent dans d’autres contextes géopolitiques à modeler un discours national(iste) concurrent. Certes, les clivages suisses rappellent le Canada plurinational, comme en témoigne l’analyse comparative des discours de défense de la langue française au Québec et dans le canton de Fribourg, deux sociétés où le débat sur la question territoriale, bien que relevant de prémisses différentes, adopte un ton parfois similairement combattif. Néanmoins, l’absence de discours national fribourgeois – mais aussi valaisan, bernois ou jurassien – plaide indéniablement pour l’existence d’une nation suisse unitaire. L’identification cantonale, contrairement à l’identification provinciale/nationale au Québec, ne fait que consolider l’attrait pour la nation fédérale. La fierté ethnolinguistique peut s’avérer particulièrement puissante chez les Romands minoritaires, et la Confédération a officialisé des communautés linguistiques de type virtuellement pré-national. Pourtant, cela ne conduit nullement de façon automatique à une autodéfinition des groupes linguistiques en termes de nation. Le choix des mots n’étant pas anodin, on peut estimer que ce type d’auto-assignation, s’il existait en Suisse, serait l’indicateur d’une crispation entre groupes, et qu’inversement, son absence est bien le signe d’une paix linguistique relative. Une hétéro-définition de la Romandie et de l’« Alémanie » comme nations peut être envisagée par la recherche, par exemple dans une perspective de comparaison d’États plurilingues, mais elle ne correspondra pas au sentiment identitaire des intéressés.

Exporter le modèle helvétique au Canada?

En quoi le cas suisse peut-il aider à la réflexion sur le lien entre pluralisme et nation(s)? Le système politique helvétique serait-il exportable vers des pays plurilingues comme le Canada, ou ses particularités l’excluent-elles? On a souvent mis en avant, pour expliquer le « miracle » helvétique, la non-coïncidence des clivages politiques, linguistiques et confessionnels: ainsi le chevauchement d’affiliations tel qu’il a longtemps existé au Canada (où le clivage linguistique allait de pair avec la division entre protestants et catholiques) est remplacé en Suisse par des lignes de séparation qui ne se superposent pas, mais qui tendent – paradoxe apparent –à consolider la démocratie consensuelle. Par ailleurs, l’autonomie des minorités linguistiques dans leur champ de compétence a pour fondement la souveraineté des cantons, bien réelle, ainsi que le fait que malgré les nombreux arrêts du Tribunal fédéral, les conflits de compétence entre les cantons et la Confédération sont rares. Certes, si l’on observe la façon dont les cantons abdiquent une part de cette liberté pour harmoniser leur politique scolaire dans chacun des groupes linguistiques, ces derniers semblent se transformer en entités politiques nouvelles qui rendent la fracture ethnolinguistique plus visible. D’autre part, la popularité grandissante de la métaphore du Röstigraben serait le signe d’une intensification des divisions, donc d’une certaine « canadianisation » du débat. Pourtant, le fossé des langues est évoqué surtout au sujet de thèmes très sensibles identitairement (l’archétype en étant le vote de 1992 sur l’adhésion de la Suisse à l’Espace économique européen, souhaitée par les francophones et rejetée par les germanophones). Or, le clivage rural/urbain apparaît plus souvent signifiant que le paramètre linguistique (Bolliger 2007), et en Suisse, le clivage linguistique n’est pas explicitement inscrit dans le paysage politique, tandis qu’au Canada, des partis québécois indépendantistes sont représentés aux niveaux tant provincial que fédéral. Outre le cadre institutionnel et politique, la paix des langues en Suisse est aussi sans doute liée en grande part à certains éléments historiques complexes qui ont conduit à l’absence de nationalisme linguistique « classique » et à la construction d’une mythologie nationale dont tous les groupes pouvaient se réclamer – ce qui n’exclut pas une forme d’essentialisme fondé sur l’exceptionnalisme. On pourrait aussi citer l’indépendance ancienne de la Suisse vis-à-vis d’États-nations dominants – cependant que la Reine d’Angleterre, même réduite au rôle de symbole, reste Reine du Canada.

Ajoutons, pour poursuivre le parallèle transatlantique, que la question du rapport entre langue(s) nationale(s) et territoire se pose en termes très différents en Suisse et au Canada. Il existe certes des similitudes: dans les deux pays, s’agissant du bilinguisme collectif, les majoritaires nationaux (Alémaniques et Anglo-Canadiens) semblent avoir moins d’appréhensions que les francophones (Romands et Québécois); car la langue française, même majoritaire dans le canton ou la province, reste minoritaire à l’échelon du pays, et les francophones tendent donc, de part et d’autre de l’Atlantique, à considérer le bilinguisme officiel comme une menace pour l’homogénéité linguistique à laquelle ils aspirent pour leur territoire de référence, voire comme le cheval de Troie de l’assimilation. Pourtant seuls les Québécois ont un discours nationalitaire autonomiste – et parfois indépendantiste – pour tenter d’atténuer les effets inconfortables de leur statut de groupe minoritaire nationalement. À n’en pas douter, l’explication tient largement à la configuration même des territoires linguistiques – imbriqués au Canada, juxtaposés en Suisse. Car transposés au Canada, le principe territorial et l’unilinguisme tels qu’ils existent en Suisse (sauf en de rares cas, comme à Bienne) supposeraient l’officialisation d’enclaves unilingues (anglophones au Québec et francophones dans d’autres provinces), ce qu’aucun des groupes linguistiques n’a jamais semblé prêt à envisager. Au Canada, le mélange de bilinguisme et d’unilinguisme officiels, de territorialité stricte ou accommodante, fait que le modus vivendi est parfois très paradoxal. En revanche, en Suisse, en l’absence de grandes enclaves – sauf romanches – et malgré le parcours parfois sinueux de la frontière des langues, la situation est beaucoup plus simple.

Il reste que ces considérations n’expliquent pas complètement l’absence de désir de construire des nations infranationales, alors même que de nombreux mouvements nationalitaires se nourrissent d’un désir d’homogénéité linguistique également présent en Suisse. Au demeurant, puisqu’au Canada comme en Suisse, des conflits potentiellement explosifs sont réglés par voie référendaire25 et non par la violence, on pourrait affirmer que la donne ne change guère selon qu’on considère tel groupe linguistique comme une nation dans une supra-nation, ou comme une collectivité de nature différente. L’approche plurinationale, pas plus que d’autres types de dialectique entre unité et diversité (multiculturalisme, interculturalisme, etc.), ne règle à elle seule les conflits hérités de l’histoire et exacerbés par l’économie: au Canada, où cohabitent des nations reconnues plus ou moins officiellement (premières nations autochtones, nation québécoise, sans oublier la nation canadienne avec laquelle s’identifient majoritairement les anglophones), les tensions sont très marquées. Inversement, si la Suisse est un État dans lequel se reconnaissent largement les minorités linguistiques, rien n’indique que le modèle suisse pourrait s’acclimater au Canada et transformer celui-ci en un pays exempt de mouvements nationaux centrifuges. Car il faudrait pour cela que les francophones renoncent à leur perspective binationale – mais aussi à la vision d’une histoire faite de défaites et de victoires, vision peu présente en Suisse. Il s’agirait aussi que la mémoire de la discrimination du minoritaire fasse place à un sentiment de sécurité linguistique tel que les francophones ne craindraient plus l’assimilation. Et il s’agirait sans doute que les anglophones se départent de certains sentiments de supériorité que leur confère, entre autres, la loi du nombre, et qu’ils acceptent l’égale dignité du minoritaire autant qu’ont pu le faire les Alémaniques. En cela, la focalisation du débat canado-québécois sur le terme « nation », concept clé, est bien le signe d’une crise non résolue, et l’absence de référence nationale infra-suisse chez les Romands (y compris ceux des cantons bilingues où se cristallisent des tensions) renvoie bel et bien à une certaine réussite (uni-)nationale suisse. Mais sauf à vouloir refaire l’histoire – et la géographie –, la recette helvétique n’apparaît guère exportable.

Footnotes

  • 1

    En 1982, le Québec n’a pas ratifié la nouvelle constitution canadienne, en particulier parce qu’elle ne lui reconnaissait pas de statut particulier (avec droit de véto pour certains changements constitutionnels). L’attribut de « nation » a été conféré aux Québécois en 2008, mais cette reconnaissance symbolique n’entraîne pas de nouveaux pouvoirs, contrairement à ce qu’espéraient de nombreux Québécois, souverainistes (indépendantistes) ou fédéralistes (anti-indépendantistes). Elle reste en-deçà de ce que proposait l’accord du Lac Meech (1987), conclu entre le gouvernement fédéral et les provinces, mais non ratifié par deux provinces anglophones. Cet échec avait contribuéà relancer, au Québec, l’idée de la nécessité d’un référendum sur la souveraineté, tenu en 1995. Le « non » l’emporta de peu (50,5%), contrairement au premier référendum, en 1980 (59,5%). Concernant l’histoire récente du Québec et du nationalisme québécois, voir par exemple Gagnon 2003, Rocher 2002. Pour une approche comparative des questions nationalitaires et identitaires, voir Parent 2011, Gagnon/Lecours/Nootens 2007, Palard/Gagnon/Gagnon 2006, Gagnon/Guibernau/Rocher 2003.

  • 2

    Les enclaves romanchophones dans l’espace germanophone n’ont jamais été perçues comme un défi pour l’équilibre national.

  • 3

    Ce type de société est fondé sur la quête d’un équilibre qui transcende les logiques numériques et majoritaires. Le compromis démocratique repose alors sur « un jeu complexe de relations entre des forces qui représentent toutes les facettes de la réalité nationale », lorsque « le maintien des clivages identitaires est équilibré par l’action conciliatrice des élites politiques qui tentent de maintenir une unité nationale respectueuse d’une certaine diversité » (Daalder 1971: 150). Le concept remonte à J. Althusius (1557–1638) qui, après la Réforme, proposait de remplacer la monarchie centralisatrice par une cohabitation de républiques préfigurant la société universelle.

  • 4

    Langue principale, 2000 (population totale: 7,2 millions): allemand 63,7%, français 20,4%, italien 6,5%, romanche 0,5%, autres 9%.

  • 5

    Langue principale [parlée à la maison] au Canada, 2001 (population totale: 31,2 millions): anglais 66,7%, français 21,4%, autres 11,9%; au Québec (pop. totale: 7,4 millions): français 81,8%, anglais 10,6%, autres 7,6%.

  • 6

    Le débat a en particulier été lancé par Neil Bissondath et son livre Selling Illusions (1994).

  • 7

    Ceci est apparu clairement lors des consultations de la Commission sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles. Voir Bouchard/Taylor 2008 (122).

  • 8

    En France on distingue souvent le nationalisme de libération (légitimé par l’existence de discriminations) et le nationalisme axé sur l’idée de grandeur historique – plutôt de droite, mais véhiculé aussi par la gauche férue de mystique républicaine (Nguyen 1998: 30–38). En Suisse, le terme est associéà l’affirmation, par la droite, de la supériorité morale du pays, bien que toute la classe politique recourt à l’idée d’exceptionnalisme. Au Québec, le terme est plus neutre et lorsqu’il s’applique aux Québécois, il est revendiqué par l’ensemble des partis et désigne la défense volontariste des intérêts d’une collectivité francophone perçue comme fragile.

  • 9

    Rappelons l’opposition qu’établit Tönnies ([1887] 1977) entre Gemeinschaft (communauté perçue comme organisme vivant; solidarité de type familial) et Gesellschaft (société dont les membres interagissent rationnellement), et celle qu’établit Weber entre « communalisation » (Vergemeinschaftung) et « sociation » (Vergesellschaftung); voir Winter 2004: 63, 73.

  • 10

    En Europe, le concept, assez négatif, est associé aux conflits balkaniques ou extra-européens; « interethnique » désignera donc plutôt les relations entre Kosovars et Serbes de Suisse qu’entre Alémaniques et Romands.

  • 11

    Constitution fédérale, art. 70 (1999): « 2) Les cantons déterminent leurs langues officielles. Afin de préserver l’harmonie entre les communautés linguistiques, ils veillent à la répartition territoriale traditionnelle des langues et prennent en considération les minorités linguistiques autochtones. »

  • 12

    La ritualisation des débats est facilitée lorsque les journaux appartiennent à la même entreprise (Le journal du Jura/Das Bieler Tagblatt; La liberté/Die Freiburger Nachrichten) et font souvent référence l’un à l’autre.

  • 13

    Cette reconnaissance, alambiquée, évoque en fait trois peuples: « Le canton de Berne comprend le peuple de l’ancien canton [1] et celui du Jura [2]. […] La souveraineté de l’État réside dans l’ensemble du peuple de l’ancien canton et du Jura [3] ».

  • 14

    On peut situer dans cette mouvance La question jurassienne de Rennwald (1984).

  • 15

    La comparaison avec le Valais s’impose moins puisque ce canton fonctionne comme l’addition de deux territoires unilingues (ce dont témoigne le système valaisan de partis divisés selon la langue, « à la belge »), et parce que la ville principale (Sion) n’est pas considérée comme bilingue.

  • 16

    Le terme « territoire » est le plus courant; « territorial » est plus rare et « territorialité » n’apparaît que dans les textes suisses. L’analyse du corpus québécois porte sur les années 1990–2002, et celle du corpus fribourgeois sur les années 1986 à 2006, afin de disposer d’un ensemble comparable, étant donné la plus faible périodicité du bulletin suisse. Voir aussi Meune 2004.

  • 17

    Les quelque 100 questions (à choix multiples ou ouvertes) concernent les compétences linguistiques, les perceptions du bilinguisme français/allemand, du suisse-allemand ou du « patois », l’enseignement de l’anglais, les rapports linguistiques dans la commune ou le canton, la politique linguistique nationale, mais aussi les stéréotypes, le rapport à l’histoire cantonale ou les différentes modalités d’identification ou de fierté identitaire.

  • 18

    Le logiciel utilisé est SPSS. Dans le présent texte, les variables utilisées sont l’appartenance linguistique et le canton, mais nos données permettraient la prise en compte d’autres facteurs (religion, sexe, groupe social, district, proximité de la frontière linguistique, etc.). Face à la densité de la problématique, nous ne pouvons présenter des analyses multivariées. Précisions simplement que les femmes représentent entre 19% (VS, germanophones) et 28% (FR, germanophones) des répondants, et les protestants entre 83% (BE, germanophones) et 3% (VS germanophones), en passant par 43% pour les Fribourgeois germanophones.

  • 19

    2285 questionnaires envoyés: 55,1% en français, 44,8% en allemand; taux de retour (42%) semblable pour les deux langues. Les conseillers représentent 331 communes des districts les plus proches de la frontière des langues (Berne: 8; Fribourg: 4; Valais: 12).

  • 20

    Langues principales, 2000 (OFS); Berne (972 700 habitants): allemand 84%, français 7,5%, autres 8,5%; Fribourg (264 000 h.): français 63,2%, allemand 29,2%, autres 7,6%; Valais (298 000 h.): français 62,8%, allemand 28,4%, autres 8,8%.

  • 21

    La diglossie est la cohabitation, dans la sphère sociale, entre une langue standard surtout réservée à l’écrit et une langue vernaculaire – souvent apparentée –, réservée à l’usage informel. Voir Lüdi 1990.

  • 22

    Dans le canton de Fribourg, des communes sont devenues plus bilingues dans le district du Lac, grâce à une territorialité souple (avec mobilité scolaire facilitée), mais dans celui de la Sarine, le nombre de germanophones tend à baisser (application plus stricte de la territorialité), et le rapport global entre groupes linguistiques cantonaux n’a guère été modifié (Altermatt 2003). Dans le canton de Berne, la région du Jura avait connu une germanisation au 19e siècle, mais à ce mouvement a succédé une refrancisation (Chiffelle 2004). Moutier comptait 38% de germanophones en 1888, mais 9% un siècle plus tard.

  • 23

    Elles se distinguent aussi des convergences de type 3, lorsque les minoritaires cantonaux des trois cantons réagissent différemment des majoritaires cantonaux. Ainsi, les minoritaires cantonaux (franc. BE, german. FR/VS) se disent largement insatisfaits des relations linguistiques cantonales ou de l’administration cantonale, tandis que les majoritaires cantonaux (german. BE, franc. FR/VS), se disent en grand nombre très satisfaits.

  • 24

    « Êtes-vous fier (fière) d’être a) Suisse b) Bernois/Fribourgeois/Valaisan c) Romand/Alémanique? 1) oui, tout à fait 2) plutôt oui 3) plutôt non 4) non, pas du tout. »

  • 25

    La démocratie directe peut certes aussi rendre explosives certaines questions, s’agissant par exemple de la loi sur le bilinguisme scolaire dans le canton de Fribourg en 2000, qui, acceptée par la classe politique, a été rejetée par des citoyens polarisés; voir Stojanovic 2006.

Appendix

Annexes

Table 1.   Vous considérez-vous comme bilingue (français/allemand)? 1) oui, tout à fait. 2) plutôt oui. 3) plutôt non. 4) non, pas du tout. (%)
 1) oui2) plutôt oui3) plutôt non4) non
BE franc.27,630,212,929,3
BE german.20,531,628,918,9
FR franc.11,327,930,929,9
FR german.25,247,718,78,4
VS franc.4,216,830,448,7
VS german.16,326,436,420,9
Table 2.   La généralisation de l’enseignement bilingue (par « immersion ») dans les écoles du canton serait-elle…? 1) dangereuse pour l’avenir du français. 2) dangereuse pour l’avenir de l’allemand. 3) bonne en soi, mais difficile à mettre en pratique. 4) positive et porteuse d’avenir. (%)
 1) dangereux pour fr.2) dangereux pour all.3) complexe4) positif
BE franc.16,8038,145,1
BE german.1,70,631,566,3
FR franc.4,4048,347,3
FR german.00,929,269,8
VS franc.1,1037,661,3
VS german.00,826,273,1
Table 3.   Spontanément, pour quelle communauté linguistique éprouvez-vous le plus de sympathie? 1) Les Alémaniques/Les Romands. 2) les Tessinois. 3) les Romanches. (%)
 1) Além./Rom.2) Tessinois3) Romanches
BE franc.2665,48,7
BE german.53,228,917,9
FR franc.13,679,96,5
FR german.681913
VS franc.6,689,14,4
VS german.37,938,723,4
Table 4.   Considérez-vous la frontière des langues dans le canton plutôt comme…? 1) une ligne, au tracé précis. 2) une bande, aux contours plus flous.
 1) ligne2) bande
BE franc.36,263,8
BE german.11,988,1
FR franc.27,972,1
FR german.1387
VS franc.52,147,9
VS german.39,560,5
Table 5.   Selon vous, la « germanisation » dont parlent certains, dans le canton, est-elle…? 1) une réalité. 2) un risque. 3) une peur exagérée. 4) un mythe.
 1) réalité2) risque3) peur4) mythe
BE franc.29,127,431,612
BE german.8,915,86015,3
FR franc.17,320,855,95,9
FR german.1,91,984,611,5
VS franc.8,47,956,527,2
VS german.6,70,859,233,3
Table 6.   Concernant la question jurassienne, diriez-vous que le Jura bernois devrait plutôt…? 1) conserver son statut actuel. 2) obtenir une autonomie plus grande au sein du canton. 3) avoir moins d’autonomie. 4) constituer un demi-canton avec le canton du Jura. 5) fusionner avec le canton du Jura. (%)
 1) statu quo2) plus d’autonomie3) moins d’autonomie4) demi-canton avec JU5) fusion avec JU
BE franc.32,439012,416,2
BE german.72,8152,81,77,8
Table 7.   Concernant l’avenir politique du Valais, préconiseriez-vous…? 1) le maintien d’un canton uni. 2) deux demi-cantons. 3) deux cantons distincts.
 1) un canton2) deux demi-cantons3) deux cantons
VS franc.90,77,32,1
VS german.82,914,72,3

Ancillary